Mike Shabb, sur la bonne voie

La chanson «Quarantine Flow» lancée le 30 avril dernier annonçait en quelque sorte l’esthétique de ce nouvel album de Mike Shabb avec sa mélodie assommée par la fumée du joint et ses synthés doucement acidulés.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chanson «Quarantine Flow» lancée le 30 avril dernier annonçait en quelque sorte l’esthétique de ce nouvel album de Mike Shabb avec sa mélodie assommée par la fumée du joint et ses synthés doucement acidulés.

La vie est courte ; c’est dans le titre de son troisième album : « J’en ai arraché, ces derniers temps, mais on se reprend en main », assure le jeune MC Mike Shabb. « Je suis comme ça, pas du genre à me laisser aller dans la dépression. J’ai une passion dans la vie, c’est de faire de la musique. Quand j’en fais, je me sens bien, et je pense que ça paraît dans mes chansons ». Ça saute aux oreilles en écoutant Life Is Short : Mike s’est retrouvé.

Depuis la sortie de son premier album, Northwave, en mars 2018, Mike Shabb se plaisait à jouer sur tous les tableaux prosodiques, comme s’il explorait, à coups d’essais et d’erreurs, tout le potentiel de sa voix. Privilégiant un style de production trap atmosphérique, il hachait les syllabes en jouant avec le timbre et le grain de sa voix (la graveleuse No Diggity), prenant ces airs de durs que s’accordent souvent les rappeurs fraîchement débarqués sur la scène (IDGAF). Dès GLOOM, paru au printemps de l’année suivante, il s’est mis à afficher son penchant pour les refrains chantés ou psalmodiés, devenus le fil d’Ariane de Life Is Short.

La chanson Quarantine Flow, lancée le 30 avril dernier, annonçait enquelque sorte l’esthétique de cenouvel album, avec sa mélodie assommée par la fumée du joint et ses synthés doucement acidulés. Ainsi, les neuf nouvelles chansons de Life Is Short s’approchent davantage du R&B que du rap, de l’intime que de l’esbroufe de ses premiers projets.

L'album de Mike Shabb «Life Is Short»

« Je feele quelque chose dans ma musique parce que j’ai quelque chose à dire », réalise Shabb. La vie lui a donné matière à réflexion : le jour du lancement de GLOOM en mai 2019, son père, son idole, s’est suicidé. Le rappeur effleure notamment la tragédie sur Jacques Cartier et Lonely, la plus belle, la plus pop de son répertoire, qui lui donne pour la première fois la chance de tutoyer les poids lourds du rap mélodique The Weeknd et Drake. « J’ai fait mon deuil ; à un moment, on se dit que la vie continue. »

« Plus je vieillis, plus je prends de la maturité; je pense que c’est vraiment ça que reflète la musique », poursuit-il. À l’occasion, Mike Shabb continuera à s’amuser dans le rôle du rappeur désinvolte et teigneux, comme il l’a démontré sur sa récente collaboration avec l’étoile filante de la scène rap locale Jeune Loup (Bucket, avril 2020). Mais les textes crasseux et crus de ses premiers projets — les thèmes de « trap shit », comme il les qualifie — n’étaient pas sur la table pour Life Is Short.

« Parler d’armes à feu, ça ne fera jamais de l’art qui traverse le temps. […] Moi, j’ai grandi entre Magog et Montréal ; quand j’habitais chez mon père, j’en ai vu, j’en ai vécu des choses. Quand j’écrivais ces chansons, c’est parce que je les avais vécues ; après, je sais qui je suis dans la vie, je ne suis pas perdu, je n’ai pas une mentalité de criminel. […] À l’âge que j’ai, j’ai pris de la maturité, je sais ce qui est le mieux pour moi, et le mieux, ce n’est pas de faire le petit con, c’est de faire de la musique qui touche les gens et de bâtir là-dessus, tu comprends ? »

Puissamment personnel

Avec Life Is Short, Mike Shabb aspirait à quelque chose de « timeless », comme il le dit. « Je voulais être plus sage que ça, insiste-t-il. Mes textes, j’ai pris le temps de les réécrire, chaque ligne de chaque chanson. » C’est réussi : les neuf nouvelles chansons peuvent tourner en boucle qu’elles révéleront encore toute leur fraîcheur.

C’est certes dans l’air du temps, cette alchimie du trap, de la pop, du R&B et des musiques électroniques, comparable à celle des succès pop de l’heure, mais Life Is Short est en même temps puissamment personnel. Mike Shabb le rappeur polyvalent se révèle être un fameux chanteur, pourvu d’un timbre discret et touchant à peine maquillé par l’autotune. Après deux albums à se chercher, Life Is Short est une révélation.

Parler d’armes à feu, ça ne fera jamais de l’art qui traverse le temps. […] Moi, j’ai grandi entre Magog et Montréal ; quand j’habitais chez mon père, j’en ai vu, j’en ai vécu des choses. Quand j’écrivais ces chansons, c’est parce que je les avais vécues ; après, je sais qui je suis dans la vie, je ne suis pas perdu, je n’ai pas une mentalité de criminel.

« J’essaie d’approcher différemment ma musique, mais c’est aussi une démarche qui m’est venue naturellement, enchaîne Shabb. Plus je travaille, meilleur je deviens, mieux je comprends ce que je veux faire, où je veux aller. Aussi, j’étais avec de bons gars en studio », le compositeur Danny Hill, qui signe la majorité des productions de Life Is Short, sous la vigilante direction musicale de Vince Carter, producteur attitré des Dead Obies et codirecteur du label Make it Rain Records, associé à Bonsound.

« Je suis davantage un gars qui fait ses affaires tout seul », textes, interprétations, composition rythmique, « mais, parfois, ça fait du bien de se mettre à plusieurs têtes sur un projet. Ça donne quelque chose de plus universel, je pense. »

Life Is Short

Mike Shabb, Make it Rain Records