Salzbourg, baromètre d’un déconfinement musical à haut risque

Le Festival de Salzbourg s’ouvrira avec «Elektra», de Richard Strauss, sous la direction de Franz WelserMöst, avec Krzysztof Warlikowski à la mise en scène, habitué des grandes maisons d’opéra. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte (en répétition sur notre photo) campera le rôle-titre à l’occasion de sa première apparition au Festival.
Photo: Barbara Gindl Agence France-Presse Le Festival de Salzbourg s’ouvrira avec «Elektra», de Richard Strauss, sous la direction de Franz WelserMöst, avec Krzysztof Warlikowski à la mise en scène, habitué des grandes maisons d’opéra. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte (en répétition sur notre photo) campera le rôle-titre à l’occasion de sa première apparition au Festival.

Le Festival de Salzbourg, qui fête son centenaire cette année, s’ouvre samedi soir. Il n’aura pas la durée de 44 jours avec la configuration initialement imaginée de 200 représentations, dont 6 opéras, en 16 lieux. Mais la manifestation reformatée, du 1er au 30 août, est largement plus audacieuse que ce qui se fait partout ailleurs.

Créé en 1920 par le metteur en scène Max Reinhardt et l’écrivain Hugo von Hofmannsthal, Salzbourg est avec Bayreuth l’un des deux plus célèbres festivals du monde. Il y a quatre mois, alors que les festivals européens tombaient un à un, victimes de la pandémie, Salzbourg annulait sa programmation, mais pas son festival. Fin mai, la direction annonçait une version refondue.

Le ministère de la Santé autrichien avait opportunément, dès le 15 mai, conçu un échéancier de l’évolution du plafond de spectateurs, qui prévoyait deux mois et demi à l’avance la possibilité d’un passage, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, de 250 à 1000 personnes admises ! Ce qui était sans doute un peu moins prévu, c’est que le nombre de cas actifs de COVID-19 en Autriche — qui, dans la phase aplatie de la courbe, oscillait entre 400 et 500 en juin — triplerait une semaine avant le début du festival.

Salzbourg a pu utiliser cette témérité des autorités sanitaires pour planifier un festival d’un mois avec 110 représentations en 8 lieux. La direction du Festival a aussi pu miser sur une autre instance téméraire, le Philharmonique de Vienne, pour donner une substance musicale inattendue à cette édition puisqu’on trouve au programme des œuvres telles la 6e Symphonie de Mahler, la 9e Symphonie de Beethoven ou l’opéra à grand déploiement orchestral Elektra, de Strauss.

Pour ce faire, il fallait que le Philharmonique de Vienne se dédouane des protocoles sanitaires de référence, forgés par les études réalisées à Berlin et Tübingen. Cela fut fait, fin mai également, avec une étude maison dont les conclusions (des mesures de distanciation minimales) permettaient d’élargir le répertoire.

Un laboratoire épidémiologique

Ainsi donc, le Festival du centenaire attirera tous les regards. Sera-t-il scruté pour les bonnes raisons ? On voudra parler d’excellence artistique, mais c’est le laboratoire épidémiologique qui intéressera aussi et surtout. À deux points de vue : les protocoles sanitaires dans la préparation et les exécutions ainsi que le rassemblement festivalier lui-même.

Pressée par plus de 200 demandes d’entrevue, dont la nôtre, Helga Rabl-Stadler, présidente du Festival, s’est fendue d’une vidéo explicative à destination de la presse internationale. Pour elle, s’il fallait tenir à cette édition, c’était par fidélité aux idéaux fondateurs : « À l’égard des générations de 1920 et de 1945, j’aurais été gênée de ne pas essayer », y déclare-t-elle, invoquant « la génération de 1920 qui avait faim, mais pour laquelle Max Reinhardt était persuadé qu’un festival pouvait être un projet de paix » et « la force vitale de 1945, quand, en mai, le général Clark a décidé de faire un festival dans les ruines ».

Mme Rabl-Stadler souligne ainsi « la signification éminemment politique du Festival » et rappelle que, le 12 août 1945, le général Mark Clark faisait sa première apparition publique pour l’ouverture du Festival en déclarant : « C’est le signe de départ ouvrant la voie à une Autriche bientôt libre et heureuse. »

Une différence, reconnaît la présidente du Festival : « Le rassemblement était alors une récompense alors qu’il est devenu aujourd’hui une menace. » « C’est pour cela que la sécurité est notre souci premier avec un protocole de 50 pages réalisé avec des virologues », conclut-elle.

Protocoles

Parmi les mesures adoptées, le masque est obligatoire et la distanciation, qui est couramment de 1 mètre en Autriche, passe à 2 mètres. Les artistes sont protégés par des bulles, ou groupes, de couleur. « Les artistes sont dans le groupe rouge : tout le monde qui travaille a fourni un test préalable. Tous les deux jours, toutes les équipes sont testées. Les artistes ont ainsi le droit de répéter à moins de 1 mètre et sans masque », explique Mme Rabl-Stadler.

Ce sera visiblement le cas du chœur puisque la directrice du Singverein Staatsopernchor, Anna-Maria Birnbauer, qui dit pouvoir « répéter à 1 mètre », consent que « la promiscuité à l’arrière-scène et l’absence, alors, de masque représentent un risque que l’on ne peut exclure ». Riccardo Muti a demandé 80 chanteurs pour sa 9e Symphonie de Beethoven, « contre 90 à l’habitude » nous avoue-t-elle.

Toutes les personnes appartenant aux groupes orange, dont la présidente du festival, doivent respecter des protocoles particuliers pour approcher « les rouges » afin de ne pas les mettre en danger.

Côté spectateurs, tous les billets seront nominatifs et liés à une pièce d’identité. Ils sont non transférables. Les représentations seront sans pause, « car les files d’attente devant les buffets ou les toilettes ne sont pas contrôlables ». Le public « entrera dans la salle avec masque et pourra ou non le retirer, au choix, lorsqu’il sera assis. » Chaque salle sera occupée à moitié de sa capacité.

« Nous allons nous concentrer sur la musique. Il va y avoir une incroyable quête d’art de la part des gens », prévoit Mme Rabl-Stadler, dont le directeur artistique, Markus Hinterhäuser, a programmé deux opéras : une version raccourcie de Così fan tutte de Mozart, jouée sans pause, et Elektra, en hommage au fondateur Hofmannsthal, librettiste de cet opéra de Strauss, un choix sanitairement plus audacieux.

Mais il n’est pas sûr que la quête de l’art soit si incroyable. En début de semaine, au moment d’écrire ces lignes, et alors même — rappelons-le ! — qu’il n’y a que des demi-salles à remplir, aucun concert n’avait encore fait le plein à cinq jours de l’ouverture.

Pour des concerts aussi huppés que ceux de Cecilia Bartoli, de Daniel Barenboïm et de Martha Argerich, des places dans quatre ou cinq catégories restaient disponibles. Comme le plan de la salle ne s’affiche pas lorsque l’on opère une simulation d’achat, on ne peut dire si c’est un flop mineur ou un quasi-fiasco.

Quitte ou double

La situation est corroborée si, sur un site hôtelier, vous simulez une réservation d’hébergement durant la première semaine (Cosi, Elektra, récitals Levit, Sokolov et concert du Philharmonique de Vienne). Plus des deux tiers des établissements sont encore en mesure de vous accueillir pour toute la période.

Le Festival, par la voix de la directrice des relations publiques, Ulla Kalchmair, relativise ces impressions en arguant des 3300 billets vendus le premier jour de la location (600 000 $ de recettes) et 1,5 million de dollars de recettes dans la première semaine de vente. Mme Kalchmair pense que la disponibilité des billets va « élargir le public et favoriser la prise de décision au dernier moment ».

Quant à la structure géographique des visiteurs, elle nous informe que « 40 % sont Allemands, 30 % sont Autrichiens et 30 % viennent de70 pays ». Ce dernier 30 % a été frappé de plein fouet, lundi 27 juillet, par un resserrement drastique des conditions d’entrée en Autriche. Les récentes mesures européennes dans le cadre de Re-open EU ne valent déjà plus.

Peut-être qu’avec le rebond estival du nombre de cas, un « non-afflux » fera in fine l’affaire. Car la principale inquiétude des sceptiques était ce véritable quitte ou double joué au nom de tous par cette manifestation emblématique. Rappelons-nous la remarque formulée par un observateur début juin dans notre article « La planète musicale coupée en deux » : « Les pays sont assez protégés actuellement, mais la situation estivale ne sera pas la même, avec l’ouverture des frontières, le tourisme et une baisse de la vigilance. S’il s’avérait que 60 personnes s’étant rendues à un concert ou à une pièce de théâtre se retrouvaient aux soins intensifs, l’effet catastrophique en matière d’image serait un cataclysme à long terme. »