Hugues Aufray, pas d’adieu pour monsieur le professeur

À 90 ans, Hugues Aufray ne semble pas vouloir s’arrêter. Il continue d’enregistrer des chansons et de monter sur scène. 
Photo: Yann Orhan À 90 ans, Hugues Aufray ne semble pas vouloir s’arrêter. Il continue d’enregistrer des chansons et de monter sur scène. 

Alors qu’une véritable milice débarque dans la nuit des États-Unis d’Amérique, semant la terreur au nom du département de la Sécurité intérieure, une voix s’élève, forte encore, vibrante toujours : « Y a un homme qui rôde et qui prend des noms / Y a des hommes qui se cachent sous des draps blancs […] Invisibles chevaliers aux visages pâles / Ces vauriens chassent l’homme comme l’animal… » Leadbelly, Josh White, Johnny Cash et pas mal d’autres ont porté cet air et cette histoire de raid assassin du Ku Klux Klan, et c’est Hugues Aufray qui reprend aujourd’hui Taking Names en français.

Aujourd’hui, façon de parler : l’album Autoportrait a été conçu et presque entièrement enregistré avant le confinement, mais c’est peu de dire que la chanson est brûlante d’actualité, selon l’expression consacrée.

« Ce n’est pas un commentaire sur ce qui se passe maintenant, ni sur le meurtre de George Floyd en particulier, mais ce qui a eu lieu jadis nous parle encore très fort, de toute évidence », constate le nonagénaire troubadour, joint chez lui.

Le feu et la foi

Mèche allumée, il n’en faut pas plus pour l’enflammer.

« Le fascisme, le racisme, ce sont des foyers qui ne s’éteignent jamais vraiment, contre lesquels il faut lutter sans relâche. Mais je crois aussi que ces chansons folk nous permettent de mesurer le chemin parcouru. Je n’accepte pas qu’on dise aux enfants que tout est pire qu’avant. Ce n’est pas vrai. Les combats pour les droits civiques ont donné des résultats, la place des Afro-Américains en politique et dans la plupart des domaines en témoigne, malgré les injustices et malgré ce cauchemar que l’on vit sous le régime Trump. Si Martin Luther King Jr. était encore là, il le dirait haut et fort. Mais il marcherait encore, c’est certain… »

Dans Paie-moi ce que tu me dois (Pay Me My Money Down, célèbre folksong déniché par Alan Lomax et chanté par les Weavers, entre autres), il dénonce sur un ton un peu fanfaron l’injustice fondamentale du capitalisme : l’exploité doit toujours se battre pour son dû, l’exploitant s’ingéniant à l’arnaquer. « C’est ça un bon folksong. Ce n’est pas lourd, ça n’emmerde pas les gens, mais ça dit que ça doit dire. »

Quand on l’entend déclarer dans la chanson qu’il n’est pas « le fils de Rockefeller », on pense aux Bezos, Arnaud, Musk et autres Zuckerberg qui engrangent le profit comme d’autres les calories, goinfrerie systémique.

« Il y aura toujours des inégalités, commente Aufray. Que je distingue des injustices. Ce sont les injustices qui creusent les écarts, qui sabotent tout. Injustices envers les travailleurs, envers les minorités, et j’inclus les injustices commises envers la nature, les espèces animales. C’est en tout et partout une question de respect. Envers soi, envers les autres, envers la planète. »

Que sont nos libérateurs devenus ?

Chez lui, Hugues Aufray roule en jeep d’époque, la fameuse Willys MB à jamais associée à la libération de l’Europe : il avait quatorze ans en 1944, au moment du débarquement de Normandie. Il eût alors été bien difficile d’imaginer que ces Américains champions du monde libre seraient un jour interdits d’entrée, devenus vecteurs de prolifération de virus pour cause d’incurie trumpienne.

« Je garde espoir, tout de même : majoritairement, le peuple américain n’est pas devenu l’ennemi. Les gens sont encore, de tout cœur, nos alliés. Je tiens beaucoup à exprimer cet espoir, que je chante dans Marie ne pleure plus [O Mary Don’t You Weep No More], et dans cet air joyeux intitulé Sur les péniches de l’Érié canal [popularisé par Pete Seeger] que je partage avec mon arrière-petite-fille de huit ans. Elle a chanté de Berlin, au téléphone, c’est incroyable la force de la vie, non ? »

Ils ont le même âge, elle et lui, quand Hugues Aufray lance cet « incroyable ». Ce timbre qu’il a, si beau, un peu comme celui de notre Claude Gauthier, nous berce comme la première fois qu’il chanta Stewball. « Faut pas exagérer, je fais mon âge : j’aurai vraiment 91 ans au mois d’août. Mais au contraire de ce que je dis dans Vieux Dan Tucker, qui se veut un autoportrait ironique, je n’ai pas “passé l’heure” pour faire la fête. »

La chanson est un joli pied de nez au jeunisme ambiant. « Rentre chez toi vieux Dan Tucker / Ta soupe est froide t’as passé l’heure / Dégage de là vieux Dan Tucker… » La mélodie pimpante rappelle un peu Et si moi je ne veux pas : l’homme ne manque ni de nerf, ni de caractère. Quand il partira, ce sera dans ses santiags. « N’oubliez pas, je vais venir chez vous l’an prochain vous faire le spectacle de cet album, alors on garde la forme. Hasta luego, à demain si Dieu le veut ! »

Autoportrait

Hugues Aufray, Universal