Les sous-titres de Land of Talk

L’expérience et la maturité transpirent d’«Indistinct Conversations», envoûtant album né dans un sous-sol transformé en studio qu’Elizabeth Powell décrit comme «le plus vulnérable, le plus personnel et le plus cru». 
Photo: Joseph Yarmush L’expérience et la maturité transpirent d’«Indistinct Conversations», envoûtant album né dans un sous-sol transformé en studio qu’Elizabeth Powell décrit comme «le plus vulnérable, le plus personnel et le plus cru». 

Elizabeth Powell cherche les bons mots en français pour évoquer la naissance d’Indistinct Conversations, le quatrième album du groupe en presque quinze ans d’existence. Elle optera plutôt pour trois, en anglais : « Against all odds ». Après avoir ressuscité Land of Talk en 2017, l’autrice-compositrice-interprète revient en force avec le meilleur album de sa carrière, sur lequel sa chanson folk se marie à sa guitare rock pour exprimer la friture sur les canaux de communication qui nous unissent et, trop souvent, nous éloignent.

« Plus jeune, j’étais vraiment une petite punk, confie Elizabeth Powell. J’étais obsédée par Fugazi », légendaire groupe punk alternatif américain de la fin des années 1980. « Je me souviens de les avoir vus une fois à Toronto et, plus tard à Dublin, en Irlande. Ça m’a marquée de voir [le leader] Ian MacKaye avec sa SG, sa manière de chanter qui ressemble plus à des déclarations, à des discours, il avait l’air tellement passionné, et leurs mélodies vraiment dissonantes, agressives, mais avec un petit quelque chose de pop… En tout cas, j’étais vraiment obsédée ! »

Cela explique pourquoi on ne la verra jamais grimper sur une scène sans une guitare Gibson SG au cou — elle en possède quatre. Si l’influence de Fugazi saute aux oreilles sur les premiers enregistrements de Land of Talk (l’EP Applause Cheer Boo Hiss, 2007, le premier album Some Are Lakes paru l’année suivante), les assauts dissonants ont aujourd’hui laissé place à une chanson rock aux guitares plus sages, mais à l’émotion limpide. « Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai découvert l’œuvre de Gillian Welsh et Neil Young — j’écoutais Neil Young plus jeune avec mon père, mais ce n’est que récemment que ma musique est devenue moins agressive, plus folk. Ouais, j’aime l’électrique et, aujourd’hui, l’acoustique. »

Originaire de Guelph, en Ontario, Powell a migré vers Montréal pour poursuivre ses études en jazz à l’Université Concordia. Au fil des rencontres et des collaborations, elle est devenue une figure incontournable de la scène musicale montréalaise, aperçue sur scène ou en studio avec The Stills, The Besnard Lakes, Karkwa, les Barr Brothers. Le parcours d’Elizabeth se lit pratiquement comme une cartographie des meilleurs projets rock et folk montréalais des deux dernières décennies.

Monologue intérieur

Ce sont justement l’expérience et la maturité qui transpirent d’Indistinct Conversations, envoûtant album né dans un sous-sol transformé en studio que Powell décrit comme « le plus vulnérable, le plus personnel et le plus cru ». Un disque miraculeux, « against all odds », disions-nous, en raison du retour du membre fondateur Mark « Bucky » Wheaton qui, pour des raisons personnelles, avait dû s’éloigner de Land of Talk après la parution d’ApplauseCheer Boo Hiss. « Ça m’avait brisé le cœur ; je ne pensais pas que nous serions à nouveau réunis un jour. »

"I feel very on the outside" parfois, dans mes relations personnelles. Ça me fascine, d’une certaine manière.

 

C’est Bucky qui a secoué Elizabeth, qui a entendu des perles dans sa pile de démos « régurgités » à chaud dans le micro de son ordinateur, qui a invité les collaborateurs (dont Pietro Amato) à « trouver de nouveaux angles d’approche » à ses compositions. C’est Bucky qui l’a poussée à s’ouvrir davantage dans ses textes : « J’ai toujours eu cette manière d’écrire mes textes — je ne sais pas le dire en français — a stream of consciousness ? Disons à la manière d’un monologue intérieur. J’écris encore ainsi, mais mes textes sont aujourd’hui directs, plus francs sur cet album. Je dis les choses plus clairement, pour moi-même d’abord. Ça me donne l’impression de me révéler davantage. Je n’ai pas essayé de faire un album qui serait “un disque de Land of Talk” ; on l’a fait à la main, à trois », Bucky à la batterie et aux claviers, Christopher McCarron à la basse, et elle.

Paradoxalement, c’est la dynamique du trio en studio, ses échanges fertiles et le partage des idées musicales, qui fait le succès de ce disque… sur le thème de la difficulté de communiquer entre nous : « C’est l’expression de ce feeling de ce que je suis depuis toujours, quelqu’un qui a tendance à s’isoler, l’impression que les gens autour de moi parlent un langage que je ne comprends pas. I feel very on the outside parfois, dans mes relations personnelles. Ça me fascine, d’une certaine manière. »

« Aussi, comme plein de musiciens que je connais, j’ai des problèmes d’audition, ajoute Elizabeth. Lorsque j’écoute la télé, je mets les sous-titres ; souvent, dans un film ou une série télé disons, lorsqu’on voit deux personnes qui discutent et qu’on entend mal, c’est écrit dans le sous-titre entre parenthèses “Indistinct conversation”. Ça m’a frappée : mais oui, je me sens coincée dans une conversation inaudible ! C’est un disque sur la difficulté d’entrer en contact avec les gens. »


À voir en vidéo

Indistinct Conversations

Land of Talk, Dine Alone Records. À paraître le 31 juillet.