Festivals - Deux visages de Rachmaninov

La météo incertaine, finalement clémente, a sans doute privé les organisateurs d'une assistance encore plus impressionnante, mais 4000 personnes avaient tout de même trouvé, vendredi, le chemin de l'amphithéâtre de Lanaudière pour le concert inaugural du festival 2004. Antonin Dvorák, avec son rare Te Deum composé à son arrivée à New York, partageait l'affiche avec Sergeï Rachmaninov, qui avait droit, lui, à trois oeuvres. En vedette et tête d'affiche, Alain Lefèvre jouait le 1er Concerto pour piano de ce dernier dans la version révisée de 1917, celle qu'on entend habituellement.

J'espère qu'une partie du public qui a entendu Alain Lefèvre jouer Rachmaninov vendredi soir avait pu assister au 3e Concerto donné quelques mois plus tôt par Marc-André Hamelin à la salle Wilfrid-Pelletier. On ne peut en effet rêver expériences musicales plus opposées, ni exemple plus éloquent de ce qu'est le son, sa matière et son impact. Dans notre édition du 16 février dernier, vous relatant le concert d'Hamelin, je déplorais à quel point, en produisant le son avec son avant-bras et son poignet, ce dernier n'avait pris possession ni de la scène ni du concerto. À Lanaudière, vendredi, au bout de six mesures déjà la cause était entendue. Lefèvre impose la matière musicale de Rachmaninov. Le son de son piano naît d'un travail de tout le corps. À cela se greffe une clarté héritée de l'école française et de l'un de ses pédagogues les plus raffinés, Pierre Sancan. Dès le début, Lefèvre n'hésite pas à maintenir les tempos dans des limites raisonnables, qui permettent justement à la musique de sonner et aux accents de passer. C'est un Rachmaninov décanté et puissant, très conscient des rapports entre les indications rythmiques (plus que du dosage des accelerandos d'ailleurs) que défend Alain Lefèvre. La cadence du 1er mouvement, un vortex, aura coupé le souffle à plus d'un auditeur. L'entente du chef avec son orchestre est bonne, tout comme dans le second mouvement, qui repose sur une conception extrêmement fine du «rubato» expressif (cf. la première intervention soliste, sublime). Tout ce volet est baigné par l'idée de flux. Le chant d'un oiseau relaie le propos du pianiste, libre, tendre et rêveur. Seul le 3e mouvement m'a paru un cran en dessous: défauts de cohésion à l'orchestre qui, passif, suit carrément l'action à la réexposition; interprétation du pianiste reposant sur des contrastes dynamiques poussés entre les différents épisodes, mais non sur leur richesse à l'intérieur même de ces épisodes. N'empêche, Lefèvre a donné vendredi une leçon de Rachmaninov à pas mal de monde et a pour le moins légitimé sa première invitation à Lanaudière.

Le Rachmaninov dichotomique, sensible et démiurgique de Lefèvre n'est pas le Rachmaninov plus linéaire et moins différencié de Jacques Lacombe. Le chef réussit à le cacher dans son accompagnement du concerto mais pas dans Le Printemps, ni dans les Chants russes. Malgré une direction d'une grande probité musicale, ces deux oeuvres souffrent des mêmes maux que sa récente 2e Symphonie de Mahler: une incapacité à camper un climat, qui mène parfois à l'absurde. Dans Le Printemps, quand le choeur semble, sous d'autres baguettes, incarner le vent d'hiver, on entend chez Lacombe des «ah! ah!» benêts. Tout est en pleine lumière, sans arrière-plan. Idem dans les Chants russes, du glacial Au-dessus du ruisseau, attaqué trop fort, à Mes joues, si blanches et si rosées (sans les coups de fouet à l'orchestre), net et détaché, mais dépourvu de ses couleurs (voix du choeur trop ouvertes et claires), en passant par Ah Vanka, tu es si beau, un Largo pris a un tempo Andante dans un ton désincarné. Heureusement la musique est belle.

Par bonheur, cette verve simple sied à merveille au candide Te Deum de Dvorák, qui clôt la soirée en apothéose, servi également par d'excellents solistes: Measha Brueggergossman, avec une voix bien plus homogène qu'à la mi-mai lors de sa dernière apparition à l'OSM, et Robert Pomakov, une basse d'une grande aura (prestation engagée de James Westman dans Le Printemps, mais voix moins présente). Direction enthousiaste et choeur juste et en verve ont fait le reste.