La belle surprise de Taylor Swift

Taylor Swift
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Taylor Swift

Il y a une semaine, Kanye West annonçait qu’il allait lancer son nouvel album, Donda : With Child, le 24 juillet. Jeudi, Taylor Swift a déclaré qu’elle ferait comme lui, au même moment, à minuit sonnant. Onze ans après que le rappeur et « rival » l’eut interrompue aux MTV Video Music Awards avec son « I’mma let you finish », la musicienne l’a coiffé au finish avec folklore, le huitième disque de sa carrière.

Et quel disque. Avec sa pochette éthérée en noir et blanc, la dernière création de T. S. possède un aspect délicat, hanté, et un titre stylisé en minuscules, comme toutes ses 16 chansons (et comme le veut la tendance du moment). Seize morceaux plus doux, plus contenus, mais débordants de sensibilité et nés, comme elle l’a raconté dans une lettre parue sur les réseaux sociaux, d’images qui lui sont venues en temps de pandémie.

« Des étoiles dessinées autour de cicatrices. » Un cardigan qui traîne encore, vingt ans plus tard, l’odeur du passé. « Des navires de guerre sombrant dans l’océan », encore et encore et encore.

« Encore », semblent également dire les admirateurs sitôt achevée l’écoute de ce long jeu fin et harmonieux coproduit par Aaron Dessner, multi-instrumentiste et membre du groupe emblématique de l’indie-rock de la dernière décennie, The National. (Son frère Bryce Dessner s’est d’ailleurs chargé ici de quelques orchestrations). « J’ai rarement été aussi inspiré par quelqu’un », a déclaré Aaron D. dans une publication Instagram, époque oblige.

C’est vrai qu’elle est incroyablement inspirée, Taylor Swift. Et ce, dès la première pièce, the 1 — lire « the one » — où elle affirme d’emblée « I’m on some new shit. » Je fais de nouvelles choses. Utiliser des gros mots, par exemple. Se réinventer une fois de plus.

Car elle est rendue loin de son image de sage étoile du country, qui a lancé son premier album à l’âge de 16 ans. Une image polie et lisse qui l’a épuisée, et qu’elle s’est mise à annihiler depuis le plus sombre Reputation, en 2017.

Mais sa réputation de musicienne de talent, elle, reste intouchée. Composé en confinement, folklore regroupe tout ce qui fait de Taylor Swift Taylor Swift. Les nuances de sa voix, les accords accrocheurs de son piano, son ouïe pour les mélodies, ses textes conçus comme des parcelles de journaux intimes, ainsi que les clins d’œil et rappels de motifs qui composent son œuvre.

Comme dans la chanson cardigan, marquée par une énumération de garde-robe qui évoque Style, une pièce de l’iconique album 1989 (sorti 25 ans plus tard que l’année de son titre), et dans laquelle elle s’adressait à quelqu’un vêtu d’un « white t-shirt » tandis qu’elle portait une « tight little skirt ».

Mirror ball rappelle quant à elle Soon You’ll Get Better, une ballade parue l’an dernier, chantée en collaboration avec les Chicks (au nom anciennement précédé du terme « Dixie »), et dédiée à sa mère qu’elle adore, Andrea Swift, atteinte d’une tumeur au cerveau.

Soulignons également le pas mal somptueux duo exile livré avec Bon Iver et this is me trying, sur laquelle la musicienne n’essaie pas, mais bien réussit à être à son summum. Plusieurs admirateurs ont dénoté enfin que l’élégante epiphanie fait probablement allusion à la crise du coronavirus, et au travail des employés du système de santé.

À 30 ans, Taylor Swift est non seulement, selon Forbes, la femme la mieux payée de l’industrie de la musique avec une fortune estimée à 360 millions de dollars américains. Elle se révèle de plus en plus.

Notamment dans ses entrevues — et dans Miss Americana, un documentaire réalisé pour Netflix, dans lequel la cinéaste Lana Wilson présentait son enfance sous les projecteurs. Le constant besoin d’approbation. Les espoirs titanesques placés en elle. Sa criante solitude.

Puis les inévitables fissures qui viennent avec le fait d’être constamment, constamment, constamment scrutée. On sentait le désir de la star de se défaire des impératifs de l’apparence. De ne plus être « celle que tout le monde voulait » qu’elle soit.

De plus en plus engagée, notamment pour les droits des personnes LGBTQ+, Taylor Swift a ainsi pris position politiquement pour une première fois. En voix hors champ, on entendait son père s’inquiéter de ce qu’une sortie prodémocrate pourrait représenter pour sa popularité.

Ne risquait-elle pas de perdre des admirateurs en disant son désamour pour la représentante républicaine du Tennessee Marsha Blackburn, lors des élections de mi-mandat ? Et qu’arriverait-il si les médias titraient « Taylor contre Trump » ?

Mais Taylor ne s’en faisait plus. Elle ne voulait plus s’en faire. « Ils écriront ce qu’ils voudront. »

Dans une déclaration devenue virale, le président américain a précisé aimer sa musique « à peu près 25 % de moins » après ces déclarations.

Sur sa nouvelle pièce maîtresse, mad woman, elle lâche pour sa part un « Fuck you forever ». À qui ? À explorer. Car si l’été dernier, avec la perle pop Lover, elle recueillait des bouquets d’amour, ce n’est rien en comparaison avec les fleurs qu’elle reçoit pour folklore. Parmi les rares détracteurs (du moins pour l’instant), Le Figaro déplore un côté « sirupeux » et une certaine « mièvrerie ». Mais le Guardian accorde cinq étoiles sur cinq à ce condensé « d’acuité émotionnelle ». Le NME en donne quatre à cette « extraordinaire transformation indie-folk ». Le Telegraph salue un album « puissant et mature ».

Non seulement ces critiques dithyrambiques sont méritées, mais elles constituent une certaine vengeance sur les articles au vitriol, les commentaires désobligeants, le mot-clic « Taylor Swift, c’est terminé » qui ont autrefois inondé Internet. Car Taylor Swift, ce n’est pas terminé. Certainement pas.

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