Jessy Lanza, seule avec les autres

L’œuvre de Jessy Lanza avance sur le mince fil entre le confort et le risque, entre la chaleur du R&B et la rigidité des rythmiques électroniques, entre la romance et la désillusion, et «All the Time» n’y fait pas exception.
Photo: Jenia Filatova L’œuvre de Jessy Lanza avance sur le mince fil entre le confort et le risque, entre la chaleur du R&B et la rigidité des rythmiques électroniques, entre la romance et la désillusion, et «All the Time» n’y fait pas exception.

Même si son cœur demeure toujours près de sa famille à Hamilton, en Ontario, Jessy Lanza s’ennuie de New York ces jours-ci. Là où elle a composé et enregistré All the Time, splendide troisième album de R&B futuriste coréalisé avec son ami Jeremy Greenspan (Junior Boys) que lancera le 31 juillet l’étiquette britannique Hyperdub. « Je m’ennuie de simplement pouvoir marcher n’importe où, de pouvoir tout faire à pied. »

Car là où elle s’est réfugiée pendant la pandémie, à une demi-heure au sud de San Francisco, la voiture est un besoin, un mode de vie. Et son improbable scène : il y a dix jours, elle a donné un concert dans son minivan pour la plateforme Web Boiler Room. Assise dans le coffre arrière, entourée de ses instruments électroniques et de ses boîtes à effets, elle a chanté de sa voix douce les fameuses nouvelles chansons de All the Time… en attendant de retourner les présenter en chair, en os et en circuits imprimés devant ses fans.

Jessy Lanza était à nouveau en tournée — elle s’est produite au Québec au moins trois fois depuis la sortie de son précédent album, Oh No, en 2016 — lorsque la pandémie l’a forcée à annuler tous ses concerts, « et puisque nous avions prévu cette tournée, nous n’avions pas renouvelé notre bail à New York. On a alors demandé aux beaux-parents si on pouvait habiter avec eux pour le moment ». Elle a laissé ses affaires dans un entrepôt et conduit de New York à Redwood City, en pleine Silicon Valley, dans cette même fourgonnette ayant servi de décor à son plus récent concert. «  Le plus difficile est de ne pas savoir quand je pourrai revoir ma famille », soupire-t-elle.

Je pense que ce que j’essayais de partager sur cet album, c’est le sentiment d’être isolée. Lorsque j’ai emménagé là-bas, je me suis sentie un peu perdue. J’avais mis beaucoup d’espoir dans ce changement de vie, quitter Hamilton pour la grande ville, et je me suis sentie très seule et déconnectée là-bas, sans vraiment comprendre pourquoi. Ça me mettait un peu en colère de ressentir tout ça, dans cette ville si excitante. J’ai alors mis toute mon énergie à composer et à enregistrer cet album, comme si ce projet était la seule chose à laquelle je pouvais me raccrocher.

 

On peut presque l’entendre soupirer encore sur ce nouvel album. Ses mélodies et ses refrains forment indéniablement de la belle pop, moderne et ingénieuse sur le plan des orchestrations encore plus travaillées que sur ses précédents disques, mais ses grooves charmeurs charrient toujours une certaine note de tristesse. L’œuvre de Jessy Lanza avance sur le mince fil entre le confort et le risque, entre la chaleur du R&B et la rigidité des rythmiques électroniques, entre la romance et la désillusion, et All the Time n’y fait pas exception.

Apprivoiser New York

Il s’agit, dit-elle, d’une lettre d’amour à New York entre les lignes de laquelle on lira la vulnérabilité qu’elle y a ressentie : « Je pense que ce que j’essayais de partager sur cet album, c’est le sentiment d’être isolée, explique-t-elle. Lorsque j’ai emménagé là-bas, je me suis sentie un peu perdue. J’avais mis beaucoup d’espoir dans ce changement de vie, quitter Hamilton pour la grande ville, et je me suis sentie très seule et déconnectée là-bas, sans vraiment comprendre pourquoi. Ça me mettait un peu en colère de ressentir tout ça, dans cette ville si excitante. J’ai alors mis toute mon énergie à composer et à enregistrer cet album, comme si ce projet était la seule chose à laquelle je pouvais me raccrocher. »

Ça, et les enrichissantes rencontres qu’elle a pu y faire, une fois passée l’impression d’être seule dans une mégapole : Jessy Lanza est devenue DJ résidente sur The Lot Radio, station brooklynoise diffusant sur le Web. « The Lot Radio compte beaucoup pour moi, à cause de tous ces gens que j’y ai rencontrés, parmi lesquels certains musiciens dont j’admire le travail, DJ Swisha, par exemple », fier représentant de la scène juke-footwork new-yorkaise.

L'album «All the Time»

L’influence de ce genre musical (incidemment défendu avec passion par Kode9, le patron de son label) a coloré certaines chansons de All the Time, à commencer par l’extrait Face. Sa rythmique frénétique, la voix de Lanza hachurée sur le refrain ajoutent une nouvelle dimension à l’univers musical de la Canadienne, devenue le visage réconfortant d’une maison de disques, Hyperdub, ayant plutôt fait sa marque en défrichant le champ gauche des musiques électroniques de club.

Il y a aussi un peu plus de house que d’habitude dans les rythmiques de All the Time, et de nouvelles couleurs de synthés, merci à l’ami Jeremy Greenspan qui, assure Lanza, s’est beaucoup investi dans le mixage de l’album, mixage effectué dans son studio de Hamilton qu’il a mis plusieurs années à construire : « On travaille bien ensemble parce que tous les deux, nous aimons travailler avec des échantillonnages et des synthétiseurs, et que ces éléments sont un rouage important de notre manière de composer la musique. Simplement acheter un nouveau synthé, comprendre comment il fonctionne et enregistrer nos expériences, tout ce processus est au cœur de notre démarche parce qu’on a tellement de plaisir à travailler comme ça. »

Jessy Lanza a peut-être cette tristesse dans la voix, mais c’est le plaisir d’enregistrer qui prime : « Souvent, j’utilise la musique, mes albums, l’acte d’écrire et de composer des chansons comme une manière de m’extirper de la dépression ou de me sentir comme de la merde… C’est pour ça aussi que c’est toujours le fun de travailler avec Jeremy. »

All the Time

Jessy Lanza, Hyperdub