Tim Burgess, chef de tributs

Avec ses «listening parties<i>»</i>, Tim Burgess vient d’inventer le carré VIP virtuel ouvert à tous. Il a mis en place plus de 300 séances collectives d’écoute seulement pendant le mois de juillet.
Photo: Bella Union Avec ses «listening parties», Tim Burgess vient d’inventer le carré VIP virtuel ouvert à tous. Il a mis en place plus de 300 séances collectives d’écoute seulement pendant le mois de juillet.

Depuis le 24 mars, il est l’incontestable maître de cérémonie du confinement. Ses « listening parties » sur Twitter, improvisées alors que le Royaume-Uni du médiocre Boris Johnson ordonnait en retard le confinement express des sujets de Sa Majesté, sont devenues au fil des longues soirées d’ennui un véritable phénomène, avidement suivi par des milliers d’internautes à travers le monde.

Tout commence lorsque Tim Burgess, chanteur à coupe Playmobil des Charlatans, fleuron brit-pop depuis le début des années 1990, décide pour tuer le temps de célébrer le trentième anniversaire du premier album de son groupe. « Il m’est déjà arrivé par le passé d’organiser pour les sorties de mes disques des séances d’écoute sur Twitter. J’invitais mes followers à écouter l’album à une heure précise et chacun pouvait réagir et interagir en direct, tandis que je partageais des anecdotes sur l’enregistrement ou l’écriture des chansons. En relançant cette petite cérémonie confidentielle, j’étais loin d’imaginer les proportions que ça allait prendre. »

Le soir de l’écoute du bien nommé Some Friendly, l’un des premiers à réagir n’est autre qu’Alex Kapranos, le sémillant leader de Franz Ferdinand, qui se souvient d’avoir acheté l’album pour ses 15 ans. « Je lui ai proposé dans la foulée d’organiser la même chose pour le premier Franz Ferdinand, et dès le lendemain, il était présent pour parler du disque. Dave Rowntree de Blur a réagi à son tour, et le surlendemain nous disséquions Parklife tous ensemble », bégaye d’enthousiasme Burgess, dont le mot-clic #TimsTwitterListening-Party provoque la même poussée virale que la COVID-19 lorsqu’Oasis entre dans la danse le vendredi suivant avec Definitely Maybe.

Fêtes distanciées

Burgess vient d’inventer le carré VIP virtuel ouvert à tous et, d’une séance d’écoute par soir au départ, il en met bientôt trois — parfois quatre — en place, pour atteindre au total le chiffre affolant de 300 en ce mois de juillet, série toujours en cours. Une véritable petite entreprise non lucrative s’est développée face à l’afflux de demandes (des artistes comme des internautes) avec l’aide de trois volontaires qui se chargent du site Internet et du graphisme, quand Burgess conserve la main sur le planning et fait chauffer son impressionnant carnet d’adresses pour rameuter le ban, l’arrière-ban et les poids lourds du rock indé et de la pop électronique anglo-saxonne des quarante-cinq dernières années.

Primal Scream, Specials, Prefab Sprout, The Pogues et autres Dexy’s Midnight Runners ont répondu présents, certains en redemandent, comme les membres de New Order, en passe de revisiter toute leur discographie ainsi que celle de Joy Division, le photographe Kevin Cummins alimentant pour sa part ces fêtes distanciées sur réseau social de clichés rares et d’anecdotes piquantes sur les séances.

Personne mieux que Tim Burgess, qui a célébré son 53e anniversaire le 30 mai en s’offrant un beau jouet (Faith de The Cure, le monolithe de ses 13 ans), ne pouvait mener telle aventure. Le garçon a conservé l’entrain juvénile qui séduisait déjà à l’époque du soulèvement Madchester (Stone Roses, Happy Mondays) dans lequel The Charlatans, bien qu’originaires des West Midlands, furent embarqués avec leurs hymnes gorgés d’orgues tournoyants, leurs rythmiques « baggy » de pachydermes ailés et leurs mélodies pop rassembleuses.

À la différence des autres minots sacrifiés de cette époque rongée par la dope et les extases vaniteuses, sans échapper pour autant à ses affres, les Charlatans ont survécu par miracle. Malgré deux morts (le claviériste Rob Collins, dans un accident de la route en 1996, et le batteur Jon Brookes, d’une tumeur au cerveau en 2013) et une trajectoire commerciale en montagnes russes, le groupe a sorti treize albums, le dernier et très écoutable Different Days il y a trois ans à peine.

En menant une carrière solo en parallèle, Burgess a élargi considérablement son champ d’action et cultivé des accointances inattendues, comme avec Kurt Wagner de Lambchop sur le magnifique Oh No I Love You, enregistré à Nashville en 2012, ou encore le musicien expérimental Peter Gordon sur Same Language, Different Worlds en 2016, dont une nouvelle version du morceau phare, Temperature High, ressort opportunément cet été, retravaillée par Benjamin Freeney du label Foom.

Centrifugeuse

Le 27 mai, un listening party de gala avait lieu pour la sortie de I Love the New Sky, le cinquième album solo de Tim Burgess, disque emballant d’un bout à l’autre du sillon, réalisé avec la complicité de Daniel O’Sullivan (Grumbling Fur, Sunn O))), Guapo) et qui témoigne de l’inspiration panoramique du blondinet désormais retiré dans la campagne du Norfolk, après avoir vécu longtemps à Los Angeles puis dans le nord de Londres.

« Ici, je vois les choses différemment, ma vie est plus réglée. J’accompagne mon fils à l’école, je travaille pendant six heures et je retourne le chercher. Les chansons ont été écrites dans cette quiétude, je pense qu’elles en portent la trace. » I Love the New Sky n’est pourtant pas un disque de country pépère mais au contraire une grande centrifugeuse psychédélique et un vaste composite art-rock, où l’on croise les ombres de 10cc (Comme d’habitude, rien à voir avec Cloclo) ou celle des Beach Boys (The Mail), Burgess se réclamant aussi des premiers Brian Eno (évident sur The Warhol Me) ou du Ram de McCartney pour les petites cathédrales domestiques qu’il laisse jaillir sans en avoir l’air (Lucky Creatures, Only Took a Year).

Il a tant fait pour les autres, durant la fermeture générale, que ne pas le célébrer à son tour une fois les disquaires à nouveau ouverts serait une terrible injustice.  


À voir en vidéo

I Love the New Sky

Tim Burgess, Bella Union / Pias, twitterlisteningparty.com