La prochaine vague des studios maison

Au début du confinement, Alex McMahon a rapatrié quelques pièces d’équipement de son studio pour les brancher à celles qui traînaient déjà dans le petit studio aménagé dans son sous-sol, son «vaisseau spatial, son carré de sable d’adulte», comme il l’appelle.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Au début du confinement, Alex McMahon a rapatrié quelques pièces d’équipement de son studio pour les brancher à celles qui traînaient déjà dans le petit studio aménagé dans son sous-sol, son «vaisseau spatial, son carré de sable d’adulte», comme il l’appelle.

S’il est encore trop tôt pour mesurer l’ampleur de la vague de créations musicales qu’aura engendrée l’arrêt des concerts dans les salles et les festivals en raison de la pandémie, on peut entendre un bruit de fond signalant une déferlante de nouvelles œuvres musicales faites dans les sous-sols du Québec : la montée en flèche des « studios maison », un phénomène apparu à la fin des années 1970 à la faveur de la démocratisation des technologies de l’audio qui prend du galon grâce à la crise sanitaire.

Compositeur, arrangeur, réalisateur, multi-instrumentiste et copropriétaire du studio L’Gros avec son ami et collègue Jean-Phi Goncalves, Alex McMahon a, comme toute la colonie musicale québécoise, dû faire une pause dès la mi-mars, même s’il se considère avec le recul comme « un des privilégiés ayant été tout de suite rappelés » lorsque certains projets se sont mis en branle, tels que l’émission Ça va bien aller (TVA) dont il a composé le thème d’ouverture.

Néanmoins, il ne s’est pas tourné les pouces : le musicien a rapatrié quelques pièces d’équipement de son studio pour les brancher à celles qui traînaient déjà dans le petit studio aménagé dans son sous-sol, son « vaisseau spatial, son carré de sable d’adulte », comme il l’appelle. C’est justement là qu’il a composé et enregistré avec sa progéniture, Luce et Albert, le succès viral (excusez-la !) Mange mes pets COVID, un amusant titre rap-pop qui n’aurait pas vu le jour sans la pandémie ni le « vaisseau spatial ».

Beaucoup de musiciens réalisent aujourd’hui qu’ils sont bien chez eux, que c’est un environnement dans lequel ils peuvent travailler

« Au début du confinement, puisque tout était arrêté, je me suis dit que j’aurais le temps de tendre des perches à tous ces musiciens avec qui j’avais envie de collaborer, raconte McMahon. Maxime Bellavance, le batteur de The Brooks, m’a envoyé un beat qu’il avait enregistré chez lui. J’étais dans mon petit studio au sous-sol et les kids s’emmerdaient sur la PlayStation. J’ai dit : “Ça suffit les jeux vidéo, venez, je vais vous montrer comment on fait un beat et comment on fait une chanson avec ça”, en me disant que si je ne fais pas ça avec eux pendant le confinement, je ne le ferai jamais ! » Ainsi, en raison de la pandémie qui a forcé les studios d’enregistrement à cesser leurs activités, « je me suis mis à vraiment beaucoup travailler de la maison, aussi parce que ça me permettait de m’occuper des enfants d’une main en travaillant de l’autre ».

« J’ai toujours eu un set-up [pour enregistrer], mais ça fait longtemps que je n’y avais pas passé autant de temps, de jours de suite, à y travailler », dit-il, ajoutant que c’est dans son sous-sol qu’il a bricolé, « chacun de son côté », dans son propre petit home studio, la chanson La grande évasion que Patrice Michaud a dévoilée au début du mois de juin et qui devrait figurer sur son prochain album. « La plupart des musiciens que je connais ont un peu d’équipement pour travailler de la maison — pas des gros studios, mais assez pour enregistrer. »

Boom du petit équipement

Le phénomène des studios maison est aussi vieux que l’enregistreuse à bande magnétique (« reel-to-reel ») apparue à la fin des années 1940, mais cette démocratisation des technologies d’enregistrement avait un coût qui les rendait encore inaccessibles aux amateurs. En 1979, l’enregistreuse quatre-pistes Portastudio de Tascam (le TEAC 144 « Tascam Series ») a bouleversé l’industrie de l’enregistrement sonore en offrant aux musiciens une qualité d’enregistrement satisfaisante à coût modeste (899 $US lors de sa mise en marché) — c’est d’ailleurs avec ce modèle que Bruce Springsteen a enregistré son mythique album Nebraska, paru en 1982. L’avènement de l’enregistrement numérique et des logiciels de composition et d’édition sonore dans les années 1990 a ensuite permis au hip-hop et aux musiques électroniques de prendre leur envol, à l’ombre des grands studios d’enregistrement.

La pandémie a justement donné de nouveaux contrats au musicien et ingénieur de son Guillaume Chartrain. Copropriétaire du studio Dandurand, il a dû annuler « deux ou trois » sessions d’enregistrement lorsque le Québec s’est arrêté de fonctionner à la mi-mars — ce n’est que le 22 mai dernier que le gouvernement a autorisé la réouverture des studios d’enregistrement. Or, affirme-t-il, « ce que la pandémie a amené, c’est que tout le monde se monte des petits kits [d’enregistrement maison]. Le gros de mon travail, en ce moment, c’est de faire des formations sur le fonctionnement des équipements de studio aux musiciens, mais c’est aussi de magasiner les équipements et de les installer ». Il en a conçu et installé au moins quatre depuis le début de la pandémie.

Cette accélération du phénomène du studio maison est confirmée par Mario Gauvreau, consultant et spécialiste audio chez Studio Économik, important fournisseur, détaillant et locateur d’équipements audio professionnels. Où les plus gros studios d’enregistrement, de production et de postproduction de la région montréalaise acquièrent du matériel spécialisé pouvant valoir plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines, de milliers de dollars.

Depuis le début de la pandémie, les affaires de Studio Économik se maintiennent grâce au « boom pour la vente de petits équipements audio et vidéo », affirme le spécialiste : « On a temporairement fermé le département de location parce que le va-et-vient et le nettoyage des équipements en location devenaient trop difficiles à gérer, mais on a amélioré et bonifié le département de réception et expédition. »

Cependant, la croissance des ventes chez Studio Économik n’est pas attribuable qu’aux musiciens. « Nous, on dessert le Canada au complet, et c’est impressionnant de voir la demande provenant de toutes sortes de milieux pour faciliter le travail à la maison, que ce soit une petite caméra, une carte de son, des microphones, des écouteurs, des moniteurs, des logiciels. » Mario Gauvreau estime qu’en comparaison, à la même période l’an dernier, il vend « le double, peut-être le triple » de ce qu’il qualifie de « petits équipements » qui servent autant les musiciens que les podcasteurs / travailleurs du monde de la radio, que des PME qui comprennent que le télétravail pourrait survivre à la COVID-19 et qu’elles ont besoin d’investir pour faciliter les visioconférences.

« On n’en est encore qu’au début de cette nouvelle ère [de l’enregistrement] numérique, qui a mis du temps à se mettre en marche, croit Mario Gauvreau. Peut-être que cette pandémie va accélérer les choses ? En tout cas, elle nous fait réaliser qu’on est à un tournant et [que le milieu] doit s’ajuster. »

Guillaume Chartrain témoigne de son côté d’un « exode » des musiciens qui, en raison de la pandémie, battent en retraite dans leurs home studios : « Beaucoup de musiciens réalisent aujourd’hui qu’ils sont bien chez eux, que c’est un environnement dans lequel ils peuvent travailler » grâce aux technologies d’enregistrement sonore performantes et abordables. De toute façon, « c’est comme ça que le marché [des studios d’enregistrement] fonctionne maintenant : tout le monde se part de petites maquettes chez eux, puis ils viennent enregistrer, disons, les batteries chez nous parce qu’ils ont besoin du son de la salle, du studio, et ils repartent avec les bandes pour enregistrer d’autres pistes de chez eux ».