Alexander Neef dans le grand chaudron de l’opéra

Alexander Neef abordera sa tâche à l’Opéra de Paris dans un «état d’esprit positif». «Je fais confiance à la Maison, aux gens de la Maison, capables dans leur travail et dévoués à l’avenir de l’institution.»
Photo: Sam Gaetz Alexander Neef abordera sa tâche à l’Opéra de Paris dans un «état d’esprit positif». «Je fais confiance à la Maison, aux gens de la Maison, capables dans leur travail et dévoués à l’avenir de l’institution.»

Il est en ce moment la personnalité la plus en vue du monde de l’opéra. Alexander Neef, directeur sortant de la Canadian Opera Company de Toronto, a été nommé « directeur préfigurateur de l’Opéra de Paris » il y a presque un an par le président de la République française, Emmanuel Macron. Or, voici que son prédécesseur, Stéphane Lissner, quitte les lieux de manière anticipée en prenant soin de préciser que « l’Opéra de Paris est à genoux ». Comment gérer deux maisons d’opéra en temps de COVID-19 ?

Alexander Neef est d’autant plus sous les projecteurs que Stéphane Lissner, qui devait lui laisser la place à Paris à l’été de 2021, a décidé de son propre chef de décamper pour Naples dès la fin 2020. En cumulant les représentations sinistrées par le mouvement des gilets jaunes en 2019, une grève « historique » de six semaines contre la réforme des retraites en décembre 2019 et janvier 2020 (70 représentations annulées pour des pertes de billetterie de 24 millions de dollars) et la fermeture liée à la crise de la COVID-19 à partir du 10 mars 2020, soit 156 autres représentations perdues, Alexander Neef se retrouvera, à Paris, face à un trou financier estimé à 70 millions de dollars.

Relance équilibrée

Un gestionnaire a beau être préparé à tout, il n’est probablement pas préparé à cela. Mais lorsqu’on discute avec Alexander Neef, 46 ans, natif du Bade-Wurtemberg, dans le sud-ouest de l’Allemagne, la sensation qui s’impose est le calme qu’il dégage.

Il abordera sa tâche dans un « état d’esprit positif ». « Je fais confiance à la Maison, aux gens de la Maison, capables dans leur travail et dévoués à l’avenir de l’institution. J’ai aussi confiance envers les autorités de tutelle quelques jours après le remaniement du cabinet ministériel en France. Nous allons avoir un bon dialogue pour établir des pistes pour l’avenir sur tous les sujets concernant l’opéra. »

Il faut que les choses avancent plus doucement. Je refuse l’idée d’un élément déclencheur pour que ça bouge, même si à l’Opéra de Paris les crises, les réformes, c’est aussi vieux que son histoire. Qu’importe où l’on est, il y a toujours des problèmes à régler et un fonctionnement à regarder et à revisiter.

 

Il est vrai qu’avec la nouvelle ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, grande amatrice d’opéra, Alexander Neef ne pouvait pas mieux tomber. « Si vous parlez du trou financier, qui a des causes diverses, la cause principale est l’incapacité de jouer et de générer des recettes. Le plus important est donc d’établir un protocole pour recommencer à jouer. Cela va améliorer la situation. Ensuite, il y a un cadre de mesures dont il faut parler, mais il y a une volonté de toutes les parties de le faire. »

Profitant de la crise, l’Opéra de Paris s’est engagé avec anticipation dans des travaux de rénovation. « Nous ne reprendrons pas au Palais Garnier avant janvier 2021, et à l’Opéra Bastille avant novembre 2020. Il semblait plus logique de faire les travaux maintenant que de refermer Garnier à l’été 2021 pour les travaux prévus à ce moment-là, car nous pensons qu’une certaine régularité va s’instaurer au cours de l’année 2021 et que le public aura envie de revenir. »

C’est là le grand défi auquel font face tous les décideurs dans le domaine de l’art lyrique. Quand redémarrer et comment ? Dans ses prévisions, Alexander Neef est contre un excès de prudence : « Puisque c’est une très grande maison, avec beaucoup de personnel permanent, il faut compter sur une reprise qui mise pleinement sur l’utilisation du personnel de la Maison sans trop pousser. On peut aller pas assez loin ou trop loin. J’essaie de trouver le milieu juste sans surchauffer tout de suite. »

Art lyrique et incertitudes

Surchauffe ! L’Opéra de Paris semble en surchauffe, en crise permanente. Cet abîme historique ne présente-t-il pas l’occasion de remettre à plat et de rationaliser divers types de fonctionnements de la « Maison ? ». « On va devoir revenir à cette question quand je serai en place. Je sens une volonté des trois côtés — les gens de la Maison, le public, l’autorité de tutelle — de sortir de la crise et de se remettre en activité. C’est parce que vous êtes Français ou Alsacien que vous voyez dans une crise le levier pour déclencher un processus de résolution. Ce n’est pas très Allemand, ça ! » s’amuse-t-il à soulever.

« Il faut que les choses avancent plus doucement. Je refuse l’idée d’un élément déclencheur pour que ça bouge, même si à l’Opéra de Paris, les crises, les réformes, c’est aussi vieux que son histoire. Qu’importe où l’on est, il y a toujours des problèmes à régler et un fonctionnement à regarder et à revisiter. Ce n’est certes pas toujours à l’échelle de l’Opéra de Paris, mais je m’oppose à ce discours de crise permanente, ce n’est pas mon état d’esprit. J’aimerais regarder ce qu’on arrive à faire. Il faut faire fonctionner les choses. »

Pour l’heure, les préoccupations parisiennes d’Alexander Neef ne le détournent pas du quotidien torontois : « À la Canadian Opera Company, nous échangeons avec la Ville de Toronto, la province et le gouvernement fédéral pour avoir des consignes de sécurité afin de considérer un certain niveau de reprise d’activité. »

À Toronto, il en va comme à Montréal et à Québec : Alexander Neef a renoncé aux spectacles de la fin de 2020, notamment Parsifal. Le genre lyrique cumule en effet les problématiques : des corps de métiers multiples qui ne peuvent opérer à plein régime ; de nombreux protagonistes dans les coulisses les jours de représentation ; un orchestre dans une fosse et le chant, avec notamment des chœurs, une discipline musicale sur la dangerosité de laquelle les experts ne sont pas en accord. Les choristes se contaminent-ils en chantant, en répétant dans une pièce où les gouttelettes restent en suspension, ou en se côtoyant en répétition ?

« Il y avait beaucoup de recherches encourageantes jusqu’au moment où le Sénat de Berlin a interdit les répétitions et représentations avec chœur. D’autres provinces allemandes procèdent différemment. Mon chef de chœur à Paris a le droit de travailler avec douze choristes. Tout le monde essaie de faire au mieux, mais il n’y a pas de constance dans les informations. On sait que l’on doit espacer, qu’il ne faut pas vraiment faire bouger les gens, mais on ne sait pas à quel degré », regrette Alexander Neef.

La conséquence est que sur le plan pratique, il est difficile de prendre des décisions. « Une étude paraît aujourd’hui et une étude contradictoire risque de paraître demain. Et moi, en tant que gérant d’une maison, on me demande de garder mon personnel en sécurité. »

Régler la succession

Alexander Neef avoue que « tout le monde regarde ce que font les autres pour en tirer les leçons ». Ainsi, le mois prochain, tous auront les yeux tournés vers l’Europe et Salzbourg « qui met en scène Elektra avec le Philharmonique de Vienne en fosse ». Vu d’ici, c’est un peu surréaliste.

En Espagne, le Teatro Real a rouvert avec des mesures de sécurité dignes d’un aéroport. Est-ce cela notre avenir ? « Ce qu’a fait Madrid est un geste fort. C’est comme un défi à la maladie. » Mais à long terme, Alexander Neef a des doutes. « Nous parlons d’une soirée, d’un divertissement, d’une sortie en ville. Si l’on doit prendre la température partout, cela limite l’attrait de la sortie et j’ai du mal à envisager que l’on va faire cela de manière prolongée à des gens qui vont payer le prix qu’il nous faut pour équilibrer une maison d’opéra. »

Pour l’instant, Alexander Neef reste à Toronto. « Il y a une chose qui est sûre : Stéphane Lissner part à la fin de l’année 2020. C’est sa décision. Tout le monde, y compris moi-même, a été pris de court par cette nouvelle. Même si je l’ai apprise un peu avant l’annonce, ce n’est pas suffisant pour régler les affaires ici. Je n’ai pas eu le temps de discuter avec mon conseil d’administration sur un départ anticipé de Toronto. Je n’ai donc pas pu confirmer à Paris que je pouvais arriver plus tôt. Je comprends la difficulté à Paris. Mais il y a aussi des difficultés ici et je ne peux m’avancer sur une libération anticipée si ma succession n’est pas réglée à Toronto. » Alexander Neef reconnaît que « cela pourrait être le cas dans quelques semaines, ce qui changerait la situation », mais souligne que « la séquence des choses doit être la bonne ».

Prestige ou pas, galère ou pas, dans une situation qu’il n’a pas créée, qu’on se le dise : Alexander Neef ne déshabillera certainement pas Pierre pour habiller Paul.