L’immortel Morricone

Dans les dix dernières années, Ennio Morricone composait moins pour le cinéma, même si l’Oscar pour «Les huit salopards<i>»,</i> de Tarantino, l’avait fait connaître d’un nouveau public et lui avait apporté beaucoup de commandes.
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse Dans les dix dernières années, Ennio Morricone composait moins pour le cinéma, même si l’Oscar pour «Les huit salopards», de Tarantino, l’avait fait connaître d’un nouveau public et lui avait apporté beaucoup de commandes.

« Le privilège de l’artiste est de mourir en sachant que son art ne mourra jamais », déclarait lundi le chanteur italien Vasco Rossi à l’annonce de la mort, à 91 ans, à Rome, du compositeur Ennio Morricone.

Cette immortalité est assurée pour le grand maître de la musique du 7e art, bien au-delà d’un bon, d’une brute et d’un truand et des fameux westerns spaghettis de Sergio Leone dont il a forgé l’univers sonore. Bien au-delà aussi des Oscar, deux seulement : un Oscar d’honneur en 2007 et, finalement, un « vrai » en 2016, à 87 ans pour sa musique des Huit salopards, de Quentin Tarantino.

Cela effaçait-il vraiment le choix de l’Académie de ne pas avoir honoré en 1987 la musique de Mission, de Roland Joffé, un chef-d’œuvre ?

La carrière d’Ennio Morricone couvre six décennies avec 623 longs métrages. Son art a magnifiquement été décrit, lundi, par le réalisateur britannique Edgar Wright : « Ennio Morricone était capable de transformer un film moyen en un film à voir absolument, un bon film en art et un très bon film en légende. » C’est pour cela que Sergio Mattarella, président de la République italienne, a pu déclarer : « Le décès d’Ennio Morricone nous prive d’un artiste éminent et génial […], qui a laissé une profonde empreinte dans l’histoire musicale de la seconde moitié du XXe siècle. À travers ses musiques de films, il a contribué de manière importante à diffuser et à renforcer le prestige de l’Italie dans le monde.

Ce que le dialogue n’ose dire

« Moi, Ennio Morricone, je suis décédé, je l’annonce aux amis proches et à ceux un peu plus lointains. Il y a une seule raison qui me pousse à saluer comme ça et à avoir des funérailles privées : je ne veux déranger personne. » Celui qu’on appelait « Il Maestro » a écrit sa nécrologie lucide dans la clinique de Rome où il était hospitalisé pour une fracture. Le texte a été lu par l’avocat de la famille, Me Assumma. Le texte évoque « en dernier Maria, mais pas la dernière. Je lui renouvelle l’amour extraordinaire qui nous a unis. Mon adieu le plus douloureux va à elle », a conclu le défunt Ennio Morricone dans ce message posthume.

Né à Rome en 1928, Ennio Morricone possédait une formation classique. Il a été attiré par la composition dès l’âge de six ans. Pour son cursus à l’Académie nationale Sainte-Cécile à Rome, il choisit la trompette, comme son père. À l’Académie il étudie également la composition, l’orchestration, l’orgue. Son mentor en composition est Goffredo Petrassi qui, à cette époque-là, est en quête des sources de la musique italienne.

À ses débuts, dans les années 1950, Morricone est un compositeur « classique » dans la mouvance d’avant-garde. Il fréquente les ateliers estivaux de Darmstadt et gagne son pain comme arrangeur à la RAI.

Sa première musique pour le cinéma sous son nom date de 1961. Il a 33 ans. Le film Il Federale, de Luciano Salce, est connu en anglais sous le titre The Facist et s’intitule en français Mission ultra-secrète. C’est main dans la main avec un camarade d’école, Sergio Leone, qu’il accédera à la réputation internationale en 1964 avec Pour une poignée de dollars.

« La tâche de la musique est très délicate, car c’est le seul art abstrait qui s’ajoute à ce que nous voyons, c’est-à-dire tout ce qui constitue la réalité » disait Morricone en 1992 à la Radio Télévision suisse romande. Il y définissait aussi le principe de son art : « Les meilleurs résultats expressifs d’une musique ne sont pas ceux qui soulignent une action, mais ceux qui donnent de l’importance aux choses que le dialogue ne peut exprimer : l’intériorité des protagonistes, la situation implicite et morale d’un film. »

C’est un 6 juillet, en 1995, que le compositeur québécois Martin Léon prenait l’avion pour sept semaines qui allaient changer sa vie : un séminaire avec Ennio Morricone à Sienne. « Ce que je retiens le plus en tant que compositeur de musique de films, c’est quand il m’a dit : “votre première idée est celle que vous devez prendre, car c’est celle qui va vous conduire à votre réponse. Et le chemin pour s’y rendre doit toujours être le plus simple possible, parce que le chemin le plus court est le plus proche du cœur, alors que le mental complexifie, évalue, questionne, doute. C’est une valeur pour moi. C’est ce que je vis !” »

Dans ses symposiums, Ennio Morricone avait coutume de montrer des séquences dans lesquelles il s’était lui-même trompé. Martin Léon se souvient bien d’un de ces exemples : « Dans Il était une fois dans l’Ouest, un personnage a une petite boîte à musique à manivelle en métal dans la main. Dans une scène, le personnage tourne la manivelle. Au départ, un orchestre devait jouer ce passage-là. Mais c’était trop de musique, trop de notes. La musique a donc été réduite pour ne pas déséquilibrer le film. J’ai eu la chance de voir la première version, orchestrale, et la version finale, avec la simple boîte à musique. » Deuxième leçon : « Il y a des moments où le compositeur doit se retirer au bénéfice du film. La musique doit être immense à certains moments et très petite à d’autres. Nous ne sommes pas au service de notre ego, mais au service du film. 

La tabou de Sergio Leone

Le nom d’Ennio Morricone restera attaché au cinéma de Sergio Leone comme celui de Nino Rota l’était à celui de Federico Fellini. Cette légende n’est pourtant le fruit que de six de ses six cents musiques pour le cinéma : Pour une poignée de dollars, Et pour quelques dollars de plus, Il était une fois dans l’Ouest, Le bon, la brute et le truand, Il était une fois la révolution et Il était une fois en Amérique.

Comme le racontait l’historien de la musique de cinéma Stéphane Lerouge au micro de Joël Le Bigot en mars dernier, il s’était cristallisé, quelques décennies plus tard, un tabou entourant cette collaboration : « Quand vous êtes devant le Maestro Morricone […] vous ne devez jamais, c’est le mode d’emploi, lui parler d’emblée de Sergio Leone, car il se referme comme une huître. […] Il faut le laisser évoquer le nom en premier avant de l’interroger à ce sujet », disait M. Lerouge qui a piloté pour Universal la réédition majeure en 18 CD des grandes musiques de Morricone.

La volonté d’élargir sa postérité à des causes cinématographiques ou à des films à messages jugés potentiellement plus nobles était patente dans une entrevue du Figaro parue le 10 janvier 2014. Sans rien renier de son passé avec le « grand artiste » Leone (qui, comme le rappelait Stéphane Lerouge, avait tout de même fait péricliter, par pure jalousie, le contrat avec Stanley Kubrick sur Orange mécanique !), « Il Maestro » Morricone recentrait son héritage autour de trois collaborations : celles avec les réalisateurs Giuseppe Tornatore (11 films), Mauro Bolognini (12 films) et Giuliano Montaldo (13 films), qu’il jugeait déterminantes dans son parcours : « Plus on travaille avec un réalisateur, plus on est à l’aise. Je suis persuadé que je suis devenu meilleur en développant ces relations à long terme », disait-il. Après tout, la musique pour le génial Cinéma Paradiso, prendra-t-elle peut-être un jour la place des westerns dans son propre mythe !

Cet entretien du Figaro contient un autre axiome essentiel de son art : « L’erreur consiste à chercher à composer en fonction de la mode : votre musique est démodée au moment où vous l’avez terminée. Ce qui a rendu certains de mes thèmes universels, c’est peut-être le fait que je les ai abordés de manière presque mathématique. »

Dans les dix dernières années, Ennio Morricone composait moins pour le cinéma, même si l’Oscar pour Les huit salopards, de Tarantino, l’avait fait connaître d’un nouveau public et lui avait apporté beaucoup de commandes. Il aimait diriger des concerts symphoniques de sa musique où il retrouvait l’univers orchestral et la reconnaissance des salles de concert. « Il avait envie de faire de la grande musique sérieuse, comme Ravel, Varèse, Stravinski, Scriabine, Debussy », dit Martin Léon au sujet de ce que Morricone appelait sa « musica assoluta » (musique absolue, par opposition à la « musique appliquée »).

Une de ses dernières œuvres de musica assoluta est une Messe pour le pape François. « Il aurait aussi voulu être reconnu pour sa musique sérieuse et il aurait aimé en faire plus. Mais la vie l’a amené ailleurs », remarque Martin Léon, « mais, au fond, la musique qui vient du cœur est une musique très sérieuse ».

Avec l’Agence France-Presse

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