La douloureuse voix de Feu St-Antoine

Pierre Guérineau (à gauche) sentait le besoin de fonder Éditions Appærent pour diffuser son travail, et à terme celui des deux autres codirecteurs, Jesse Osborne-Lanthier (à droite) et Will Ballantyne, mais aussi pour offrir aux amis une structure et un réseau de contacts au profit de leurs carrières.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Pierre Guérineau (à gauche) sentait le besoin de fonder Éditions Appærent pour diffuser son travail, et à terme celui des deux autres codirecteurs, Jesse Osborne-Lanthier (à droite) et Will Ballantyne, mais aussi pour offrir aux amis une structure et un réseau de contacts au profit de leurs carrières.

La nouvelle était douteuse, et c’est probablement pourquoi elle a fait le tour de la planète. Ont circulé le mois dernier les résultats d’un sondage, commandé et publié par un journal de Singapour, qui désignait le métier d’« artiste » comme étant le moins essentiel en temps de pandémie. Moins essentiel, même, que les agents de télémarketing, placés deuxièmes… « Si tu passes la COVID sans musique, tu vas trouver le temps long ! » ironise Jesse Osborne-Lanthier, compositeur, ingénieur du son et codirecteur des Éditions Appærent, fondées avec ses amis Will Ballantyne, confiné en Colombie-Britannique, et Pierre Guérineau, avec lui dans notre conversation vidéo.

Tout de même, le confinement semble avoir été fertile pour le trio, qui inaugure avec la sortie de l’album L’eau par la soif, de Pierre Guérineau (alias Feu St-Antoine), cette nouvelle structure aux contours encore indéfinis. Maison de disques, oui, mais aussi potentielle maison d’édition — recueils de poésie, essais, objets graphiques, les idées ne manquent pas — et, lorsque la santé publique le permettra, bannière de soirées consacrées à ces musiques d’avant-garde « électroniques et à guitare », assure Guérineau.

La crise « nous a vraiment forcés à repenser nos priorités », dit Pierre Guérineau, qui, avec ses collègues, sentait le besoin de fonder Éditions Appærent pour diffuser son travail, et à terme celui des deux autres, mais aussi offrir aux amis une structure et un réseau de contacts au profit de leurs carrières.

« À l’origine du label, il y avait la volonté d’offrir une plateforme [de production et de diffusion] à des artistes moins connus » qui gravitent autour d’eux, leur fertile communauté d’artistes, du Québec surtout, mais aussi d’Europe, d’Asie et du reste de l’Amérique, explique Jesse Osborne-Lanthier. Quant à la direction artistique, « on écoute tous beaucoup de musiques différentes, dit Pierre Guérineau. L’impulsion du label était de promouvoir notre musique, singulière et émotive, qu’on faisait paraître sur plein d’autres labels d’ailleurs. C’est l’émotion qu’on recherche dans nos parutions ».

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Pierre Guérineau sort l’album «L’eau par la soif» sous le pseudonyme de Feu St-Antoine. En arrière-plan: Jesse Osborne-Lanthier.

« On a chacun nos forces dans cette équipe », souligne Guérineau, évoquant l’expérience de gestion administrative de Ballantyne et les talents de graphiste et d’ingénieur-son d’Osborne-Lanthier. Le trio de musiciens à la tête des Éditions Appærent — Jesse Osborne-Lanthier compte une dizaine d’albums et de microalbums, le Vancouvérois Will Ballantyne un peu moins, sous son pseudonyme City — a déjà un programme bien rempli : après ce premier disque de Feu St-Antoine, le premier d’un triptyque d’albums du poète glauque Bernardino Femminielli paraîtra le 14 juillet, puis celui d’un ami Coréen résidant en Chine.

« Finalement, ajoute Pierre, d’un point de vue purement de création, [la crise] nous a permis de mettre encore plus de travail sur nos projets, de peaufiner [L’eau par la soif], son design, en plus de travailler sur le prochain album de Marie [Davidson, sa compagne, avec qui il forme le duo Essaie Pas]. On a pu se consacrer à 100 % à la création. »

Mélancolie

Mystérieux et douloureux, L’eau par la soif est une « collection d’expérimentations que j’ai faites tout seul de mon côté lorsqu’on ne travaillait pas sur Essaie Pas, que Marie était en tournée et que j’avais du temps pour moi », explique Guérineau.

De microalbum, le projet s’est mué en disque complet, « moins homogène » et plus cohérent. Certaines ponctions rythmiques très abrasives, comme ces coups de semonce qui fracassent la surface des claviers brumeux de Lisières en ouverture, donnent un souffle contemporain à ces compositions, surtout instrumentales, qui évoquent quelque chose d’une autre époque, par le timbre des claviers ou encore le grondement d’un saxophone (celui de Alex Zhang Hungtai sur la pièce Blues pour papa).

Pierre Guérineau parle de ses « souvenirs d’ambiances de musiques de téléfilms français des années 1970 et 1980 que mes parents écoutaient et avec lesquels j’ai grandi », références qui crèvent les tympans sur la magnifique Printemps, qui clôt l’album, sur une note juste un peu plus légère en raison de ces cris de moutons passés au vocodeur, un clin d’œil au légendaire album Chill Out, somme de la musique ambient britannique des années 1990 du duo The KLF.

« C’est un disque très personnel, qui est dédié à la mémoire de ma mère, dit Pierre Guérineau. [Son départ] m’a poussé à faire un travail sur moi, parallèlement à celui que je faisais sur ma musique ces dernières années, et ça se reflète sur l’album. J’avais besoin de sortir de ma zone de confort sur chacune des pièces, j’avais surtout besoin de jouer avec les rythmiques ; avec Essaie pas, on fait des rythmes très carrés… Il me fallait essayer autre chose, ouvrir de nouvelles boîtes pour voir ce qu’il en sort et, à travers ça, trouver ma propre voix. »