«Unfollow the Rules»: Rufus Wainwright et les chansons de trois minutes

Il aura 47 ans le 22 juillet; ça se voit un peu dans la barbe poivre et sel qui n’a cessé d’allonger à l’écran de sa page Facebook, où il nous a conviés depuis la mi-mars et le début du confinement pour chanter pour nous et nous réconforter dans le cadre de ses «Robe Recitals».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Il aura 47 ans le 22 juillet; ça se voit un peu dans la barbe poivre et sel qui n’a cessé d’allonger à l’écran de sa page Facebook, où il nous a conviés depuis la mi-mars et le début du confinement pour chanter pour nous et nous réconforter dans le cadre de ses «Robe Recitals».

Rufus lui-même le dit. Trouble in Paradise, la chanson d’ouverture de son album Unfollow the Rules, a quelque chose du John Lennon activiste de 1971. Pensez Power to the People : on y marche ; la chorale du peuple entonne l’air. Et puis la mélodie revient à la maison, et les certitudes sont moins solides, on passe du majeur au mineur, comme on passe de l’affirmation au doute : procédé très Lennon, ça aussi. « But all you see is in fact just the armor / Don’t see me laughing with joy and the occasional sob », chante Rufus. « There’s always trouble in paradise », résume-t-il d’un ton empreint de tendresse dans le refrain. Un beau refrain facile à retenir.

Facile à retenir, du Rufus Wainwright ? Vraiment ? Depuis quand ? « J’avais envie d’être plus direct. Créer de la beauté, mais à l’intérieur d’une chanson de trois minutes. Unfollow the Rules, pour moi qui n’ai jamais suivi de règles, ça veut dire me donner un cadre. » D’où l’évocation de Lennon et quelques autres maîtres de la concision dans l’exquis : Brian Wilson, notamment. Oui aux sinuosités et aux détours inattendus, mais à condition que le refrain se chante. You Ain’t Big pourrait être du Randy Newman angéliquement interprété par Harry Nilsson. Damsel In Distress, avec sa guitare acoustique vigoureusement grattée, convainc en 10 secondes, comme du Neil Diamond.

J’ai ressenti un grand désir de clarté dans l’expression. Je suis capable d’être très obscur dans mes métaphores, vous savez ?

À la recherche de la chanson parfaite

« Il y a la quintessence de John Lennon à travers l’album Imagine », commente Rufus pour expliquer l’approche « plus ramassée » de son nouveau disque, le premier en huit ans. « Par moments, l’album Imagine, c’est somptueux, comme dans Jealous Guy, et à d’autres moments, la chanson Imagine est évidemment le meilleur exemple, ça atteint la plus parfaite simplicité imaginable. Parfois, c’est simple ET somptueux à la fois. J’aime ce moment dans la carrière de John Lennon. Il est en possession de tous ses moyens, et il est libre d’être complètement lui-même. On a cette impression aussi quand on écoute le Sinatra de la fin des années 1950. C’est grand et c’est totalement efficace, intime et parfaitement accessible. »

Il ajoute : « J’ai ressenti un grand désir de clarté dans l’expression. Je suis capable d’être très obscur dans mes métaphores, vous savez ? » Oui, on s’en est un peu aperçu. On ne comprenait pas toujours, mais les mélodies nous entraînaient irrésistiblement dans le courant ; ce n’était pas grave. N’empêche qu’il y a du bon à comprendre, sans cesser pour autant de ressentir. Dans Peaceful Afternoon, Rufus parle sans s’enfarger dans les fleurs du tapis à son mari Jörn Weisbrodt [directeur artistique de All Arts et du festival torontois Luminato], célèbre leur union durable, qu’il souhaite sans fin : « Well it’s coming onto 13 years together babe / I pray that it’s the luck, a lucky lucky number […] And I pray that your face is the last I see / On a peaceful afternoon ».

L’essentiel en robe de chambre

Il aura 47 ans le 22 juillet ; ça se voit un peu dans la barbe poivre et sel qui n’a cessé d’allonger à l’écran de sa page Facebook, fenêtre sur le salon très baroque de leur maison californienne, où il nous a conviés depuis la mi-mars et le début du confinement pour chanter pour nous et nous réconforter dans le cadre de ses Robe Recitals. « J’ai eu une vie enchantée, j’ai fait des choses folles et excessives, et vécu des expériences hors du commun avec des gens fabuleux, mais je chéris mon mariage heureux, ma fille magnifique, ma santé solide, ma famille, notre maison, et c’est l’essentiel. J’ai fait cet album avant la pandémie, mais ça n’allait déjà pas très bien aux USA ; je le dis assez fort dans la chanson Hatred, et je considère qu’il faut faire dans les chansons de la place pour le bonheur que l’on vit envers et contre tout. Pour rappeler que c’est possible. »

Et Rufus Wainwright, p’tit gars d’Outremont et de Saint-Sauveur, de s’extasier devant ce qui s’offre à son regard. « Pendant qu’on se parle, de ma fenêtre, je vois Laurel Canyon. N’est-ce pas une chance incroyable ? » La chanson Damsel in Distress, faut-il préciser, a été inspirée par Joni Mitchell, celle-là même qui vivait « in a very very very fine house » dans les collines du Canyon. « Les disques de Joni Mitchell n’étaient pas bienvenus chez nous. Ma mère, Kate, considérait qu’elle avait renié ses origines folk. Ma mère était assez puriste. Mais, secrètement, j’ai tout écouté son œuvre, et je l’ai fait connaître à Jörn, qui est devenu fan fini. »

En face de chez Louise Brooks

Et Rufus, enthousiaste au bout du fil, de partager sa passion pour… Louise Brooks, la vedette du cinéma muet. « C’est pour elle que j’avais écrit Songs for Lulu. Je savais qu’elle avait vécu à Laurel Canyon dans les années 1920, et puisque nous habitons dans une très ancienne maison, j’entretenais le fantasme que je vivais dans la maison de Louise Brooks ! J’ai fait des recherches, pour découvrir que sa maison se trouve en face de la mienne, de l’autre côté de Laurel Canyon Boulevard. Je la vois chaque matin quand je me lève ; n’est-ce pas merveilleux ? Je trouve ça mystique. J’ai quand même une sacrée chance de vivre ici mon confinement… »

Ça donne de la perspective à la chanson qui clôt l’album, Alone Time : « I need a little alone time / A little dream time ». Il y a de quoi rêver, quand on est voisin du fantôme du Louise Brooks. « La vie est toujours fascinante, c’est une question de regard. » La semaine dernière au mythique Paramour Theatre, une vraie de vraie ballroom, il a joué en version acoustique, avec un orchestre, l’album entier. Ce n’est pas encore demain qu’il l’offrira en spectacle à Montréal. « But don’t worry », chante-t-il dans Alone Time. « I’ll be back baby. »

Unfollow the Rules

Rufus Wainwright, BMG
En magasin le 10 juillet