Surprises en cascade chez les chefs d’orchestre

Les nominationsde Klaus Mäkelä, à la tête de l’Orchestre de Paris, de Gustavo Gimeno (notre photo) à l’Orchestre symphonique de Toronto, et de Cristian Macelaru, à la direction musicale de l’Orchestre national de France ont toutes causé la surprise.
Photo: Marco Borggreve Les nominationsde Klaus Mäkelä, à la tête de l’Orchestre de Paris, de Gustavo Gimeno (notre photo) à l’Orchestre symphonique de Toronto, et de Cristian Macelaru, à la direction musicale de l’Orchestre national de France ont toutes causé la surprise.

Avec la nomination d’un Finlandais de 24 ans, Klaus Mäkelä, à sa tête, l’Orchestre de Paris, institution créée en 1967 pour Charles Munch et dirigée depuis par Georg Solti, Herbert von Karajan ou Daniel Barenboïm, a causé une très grande surprise. L’inattendu est le trait commun des récents choix de directeurs musicaux.

La décision du chef britannique Daniel Harding de quitter la direction musicale de l’Orchestre de Paris en janvier 2018 avait ébranlé la scène parisienne. Les choses se passaient plutôt bien pour le successeur de Paavo Järvi, très apprécié dans la capitale française. On apprendrait plus tard que Daniel Harding se consacrerait non seulement à la direction d’orchestre, mais aussi à sa passion du pilotage pour devenir pilote chez Air France.

À Paris, où l’équipe administrative de la Philharmonie menée par Laurent Bayle a réussi, en 2018, à prendre la mainmise de la gestion de son orchestre résident, l’Orchestre de Paris, les trois principaux noms évoqués depuis un an dans la succession de Daniel Harding étaient François-Xavier Roth, Pablo Heras-Casado et Tugan Sokhiev, dont le mandat à Toulouse fait l’émerveillement de tous. L’outsider était l’Américaine Karina Canellakis, comme pour presque tous les postes libres en ce moment.

Le choix de Klaus Mäkelä, chef de l’Orchestre philharmonique d’Oslo, est un pari audacieux, mais judicieux. Au départ, Laurent Bayle faisait partie en 2017, à sa création, du comité de recherche et sélection du successeur de Kent Nagano à Montréal. Il s’en est retiré depuis puisque, à Paris, à partir de 2018, il s’était mis à chasser sur les mêmes terres que Montréal pour trouver son propre chef. En tout cas, il vient de nous « libérer » trois intéressants candidats !

L’effet domino

L’arrivée de Klaus Mäkelä à Paris est au moins la quatrième grande surprise qui touche de près ceux qui observent le processus montréalais. Premier acte, le 17 septembre 2018 avec la nomination de Gustavo Gimeno à l’Orchestre symphonique de Toronto. Cet Espagnol de 44 ans, en poste au Luxembourg, ancien percussionniste au Concertgebouw d’Amsterdam, a commencé à diriger professionnellement en 2013 ! Un concert lui aura suffi pour convaincre.

Autre surprise, en novembre 2019 : Cristian Macelaru, 40 ans, accède à la direction musicale de l’Orchestre national de France. Macelaru aussi n’avait dirigé son futur orchestre qu’une fois. On attendait Alain Altinoglu… comme à Montréal ! Mais Altinoglu a signé à Francfort et à Bruxelles.

Photo: Adriane White Cristian Macelaru

Plus sidérant encore : l’engagement de Jader Bignamini, en janvier 2020 à Detroit. Cet Italien de 44 ans, clarinettiste à l’Orchestre Giuseppe-Verdi de Milan, a commencé la direction d’orchestre en 2015. L’Orchestre symphonique de Detroit a eu, entre autres, comme directeurs musicaux Paul Paray, Antal Doráti, Neeme Järvi et Leonard Slatkin, et la galerie de chefs supervisés à Detroit comprenait entre autres Kent Nagano, John Storgårds, Rafael Payare, Cristian Macelaru et Karina Canellakis.

Si la nomination de Macelaru au National de France était inattendue, le Roumain n’en reste pas moins un chef au sens très traditionnel du terme. Le lien entre Gimeno, Bignamini et Mäkelä est grosso modo de voir des institutions majeures se livrer à des chefs ayant au bas mot cinq années d’expérience professionnelle en bonne et due forme. C’est tout de même très nouveau.

Nouveau brassage de cartes

Le cas de figure du musicien qui émerge de l’orchestre a toujours existé. Charles Munch fut Konzertmeister du Gewandhaus de Leipzig entre 1925 et 1932 sous Furtwängler et Walter avant de devenir chef, et Carlo Maria Giulini était altiste à l’Augusteo de Rome. Actuellement, le directeur musical du Philharmonique de New York, Jaap van Zweden, est l’ancien premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam, poste occupé entre 1979 et 1995.

Le syndrome du « jeune prodige finlandais », lui aussi, est ancré dans l’histoire de l’interprétation des 40 dernières années comme le concept du « Hongrois dompteur d’orchestre » (Szell, Reiner, Dorati, Fricsay, Ormandy, Solti, etc.) au XXe siècle. Cela commença avec Esa-Pekka Salonen, qui a émergé à l’âge 25 ans en 1983. À l’époque, le trio finlandais était composé de Salonen, Saraste et Vänskä. Seul ce dernier est resté dans ses terres, dans l’ombre, à Lahti, pour se développer tranquillement.

À l’image de Klaus Mäkelä, réellement doué, la Finlande « sort » ainsi régulièrement des chefs de talent très jeunes. Ce fut le cas de Mikko Franck, qui obtenait son premier poste à 23 ans en 2002 et, plus récemment, de Santtu-Matias Rouvali, nommé au Danemark et en Finlande à 26 ans, mais dont le premier grand contrat est venu à 31 ans, en 2016 à Göteborg, lorsqu’il succéda à Kent Nagano. Rouvali attire l’attention par des interprétations très dynamiques et interventionnistes par rapport à la partition.

Photo: Marco Borggreve Klaus Mäkelä

La référence aux Hongrois dompteurs d’orchestres n’est pas vaine. Si les nominations de chefs de peu d’expérience sont possibles aujourd’hui, c’est que le niveau des musiciens d’orchestre n’a jamais été aussi élevé. Peu de phalanges sont réellement en quête d’éducateurs et d’enseignement magistral de la musique (remémorez-vous le flop de l’expérience d’András Schiff à Montréal), les musiciens recherchant une sorte de partage collégial d’expérience. Un orchestre peut « compenser » sans qu’il y paraisse vraiment. L’Orchestre de Paris aura sans doute peu à le faire avec Mäkelä, mais il a de l’expérience après avoir beaucoup donné pendant les années Semyon Bychkov (1989-1998) !

Dans certains cas, il est aussi d’un très grand intérêt pour des administrations, dont le profil suit la pente généralement inverse de celle des musiciens, d’éviter les chefs d’expérience et les fortes têtes aux idées trop arrêtées au profit de débutants censés être plus malléables, afin de garder pleinement le contrôle de leurs institutions.

Il ne faut pas négliger l’intérêt majeur pour les agences d’artistes de mettre un « joker » en poste dans un orchestre plus gros que lui. Les conditions financières peuvent alors s’avérer très séduisantes pour l’orchestre en question, sans commune mesure avec celles des chefs concurrents établis. Où est l’astuce ? Aux yeux de programmateurs qui observent ce qui se passe dans le métier, Untel doit être bon puisque tel orchestre l’a choisi. La carrière du chef en question se lançant de manière fulgurante, agent et artiste récupèrent largement leur mise par ricochet grâce à l’augmentation du nombre et de la valeur des cachets de chef invité.

Une dernière chose aide les « no names » par rapport à il y a encore 15 ans, au moment de la nomination de Kent Nagano à Montréal. La notoriété d’un chef et la faculté d’entraîner avec lui une étiquette de disques étaient alors encore des facteurs déterminants dans le choix d’un directeur musical. La redistribution des cartes dans la diffusion médiatique change totalement la donne : avec le streaming et l’autoédition de disques par les orchestres, attirer l’attention par l’originalité ou l’inconnu est tout aussi payant.

Cela va-t-il avoir une incidence sur le processus à Montréal ? En tout cas, contrairement à Francfort, Paris ne nous a pas pris un chef que nous convoitions. La COVID-19 nous a causé bien davantage de torts en forçant l’annulation de concerts essentiels dans le processus et en empêchant, pour l’heure, en raison des voyages, quarantaines et distanciations, la tenue de sessions à huis clos.