L’Opéra de Montréal jette l’éponge pour l’automne

Patrick Corrigan, directeur de l’Opéra de Montreal, a expliqué lundi la situation particulière de l’institution. Au même moment, la Canadian Opera Company de Toronto annonçait également l’annulation de sa saison automnale.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Patrick Corrigan, directeur de l’Opéra de Montreal, a expliqué lundi la situation particulière de l’institution. Au même moment, la Canadian Opera Company de Toronto annonçait également l’annulation de sa saison automnale.

La direction de l’Opéra de Montréal reporte à la saison prochaine ses spectacles La Traviata, de Verdi, et Jenůfa, de Janacek, prévus en septembre et novembre prochains. Le directeur de l’institution, Patrick Corrigan, en a fait l’annonce lundi à midi.

« Avec le nombre de personnes à l’arrière-scène, il est certain que les normes de santé ne peuvent être garanties. Un spectacle demande la présence de 200 personnes en même temps. C’est un risque majeur », se résout à constater Patrick Corrigan, interrogé par Le Devoir. « Par ailleurs, si parmi les 200 personnes quelqu’un présentait des symptômes, les 200 seraient mis en isolement pour deux semaines et ne sont évidemment pas remplaçables ! »

Le temps dilaté

L’étau se resserrait autour des programmations automnales de l’Opéra de Montréal. L’institution a dû se résoudre à reporter d’un an La Traviata avec Marie-Josée Lord et Jenůfa avec Marianne Fiset pour des raisons sanitaires, mais aussi de calendrier.

« La province ne peut pas se prononcer trop loin dans le temps, simplement pour l’opéra. Et l’opéra se distingue, parmi les arts de la scène, par la complexité de sa logistique. Cela prend des mois à développer un spectacle. Avec les nouvelles normes de santé, pour La beauté du monde, dont la première est le 19 mars, nos couturiers doivent commencer à travailler maintenant car nous ne pouvons pas en avoir 18 dans l’atelier, mais seulement 5 ou 6. Ce phénomène touche tous les niveaux de la production », explique Patrick Corrigan.

La préparation à long terme de tels spectacles nécessitait donc cette prise de décision en juin. Par ailleurs, les perspectives de devoir jouer dans une salle Wilfrid-Pelletier clairsemée faisaient courir un risque financier important à la compagnie, ce que confirme M. Corrigan. « Une production coûte entre 1,5 et 2 millions de dollars. Les revenus de billetterie sont très importants, et le conseil d’administration était très préoccupé par les conséquences financières. »

Avec la distanciation physique, calculée en l’état des normes actuelles, les calculs chiffraient à 3 millions de dollars la perte entraînée par la présentation de la saison initialement prévue. La présente annonce permet, aux yeux de Patrick Corrigan, de « redéployer les ressources » de l’Opéra de Montréal et de « proposer une programmation appropriée qui mette les artistes au travail ».

Une production coûte entre 1,5 et 2 millions de dollars. Les revenus de billetterie sont très importants, et le conseil d’administration était très préoccupé par les conséquences financières.

 

En termes clairs, tous les efforts sont concentrés sur la sauvegarde de la création, en mars, de l’opéra québécois La beauté du monde, de Julien Bilodeau, sur un livret de Michel Marc Bouchard. La saison 2020-2021 débutera désormais en 2021 avec ce spectacle et comportera quatre productions. Deux de l’Opéra de Montréal, Les noces de Figaro succédant, en mai, à La beauté du monde, et deux de l’Atelier d’opéra : La voix humaine et L’hiver attend beaucoup de moi, spectacle annulé ce printemps, ainsi que Riders to the Sea couplé à une création québécoise d’Hubert Tanguay-Labrosse et Olivier Kemeid, en collaboration avec Ballet Opéra Pantomime et I Musici, en mai.

Un trait n’est pas totalement tiré sur l’automne, et Patrick Corrigan promet une annonce à ce sujet en septembre. « Nous travaillons sur des diffusions. Nous avons capté cinq ou six spectacles en haute définition et travaillons à les diffuser dans la province. »

Lorsqu’on lui demande si l’Opéra de Montréal a prévu de se redéployer et de présenter par exemple un opéra facile à distribuer et peu gourmand en moyens, tel Cosi fan tutte de Mozart par les chanteurs de son Atelier d’opéra dans un endroit comme le théâtre Maisonneuve à de multiples reprises à l’automne, M. Corrigan répond « peut-être sans décors, sans costumes », mais avoue que ce n’est pas du tout dans les plans de la maison.

Nous avons capté cinq ou six spectacles en haute définition et travaillons à les diffuser dans la province

Plus largement, à propos de la situation de l’opéra sur le continent, Patrick Corrigan pense que plusieurs institutions vont faire des annonces prochainement. D’ailleurs au même moment que l’Opéra de Montréal, lundi, la Canadian Opera Company à Toronto annonçait également l’annulation de son automne (Parsifal et les Noces de Figaro), reportant Parsifal à 2022. Ironiquement, dans ce qui reste de la programmation à Toronto, au printemps 2021, il y a La Traviata et un opéra de Janacek (Katya Kabanova), plus Carmen de Bizet et l’Orfeo de Gluck.

Ailleurs, on sait que le Metropolitan Opera a déjà tiré un trait sur 2020, mais l’Opéra de San Francisco a déjà tout annulé jusqu’en avril 2021. M. Corrigan « garde les doigts croisés pour le printemps ». Sur le plan décisionnel, la différence du printemps 2021 avec l’automne 2020 est que, le moment venu, les spectacles (décors, costumes) seront prêts. La décision de présenter ou non le projet ne reposera alors que sur des critères sanitaires et économiques.

La présente situation pourrait cependant avoir des effets à long terme sur l’art lyrique lui-même. M. Corrigan pense que « l’opéra en Amérique du Nord évolue » et se développe de plus en plus vers l’opéra de chambre. « Les grands opéras seront rares dans les prochains mois, mais l’opéra dans diverses formes va fleurir et, à l’avenir, les formes vont devenir plus intimes. 

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