Les leçons de linguistique de Jill Barber

Cette fois, Jill Barber chante toutes ses chansons en français, ce qui leur donne une portée spéciale pour la chanteuse: «Chanter des mots en français me permet de trouver des sentiments au fond de moi que je crois que je n’aurais jamais pu atteindre si j’avais écrit ces chansons en anglais. [...] Curieusement, j’ai réussi plus facilement à trouver les mots dans ma langue seconde.»
Photo: Jessica Jacobson Cette fois, Jill Barber chante toutes ses chansons en français, ce qui leur donne une portée spéciale pour la chanteuse: «Chanter des mots en français me permet de trouver des sentiments au fond de moi que je crois que je n’aurais jamais pu atteindre si j’avais écrit ces chansons en anglais. [...] Curieusement, j’ai réussi plus facilement à trouver les mots dans ma langue seconde.»

Ce devait être un album de reprises de succès pop francophones des années 1960 — « J’aime beaucoup l’époque, son style et son énergie », dit Jill Barber —, mais c’est plutôt devenu un album de dix chansons originales. La musicienne vancouvéroise lançait vendredi dernier un neuvième album solo intitulé Entre nous, et le « nous » est inclusif : deux ans après les chansons en anglais de l’album Metaphora, en voici de toutes fraîches coécrites avec son amie Maia Davies, auteure-compositrice-interprète montréalaise. « C’est mon nom sur le disque, mais je n’aurais jamais pu faire cet album sans son aide », insiste Jill Barber.

« Quand j’étais jeune, j’avais une relation conflictuelle avec la langue française, avoue Jill Barber, mais j’ai fini par comprendre que mes parents avaient raison. » Deux professeurs, la mère auprès des plus jeunes, le père à l’Université de Toronto — le Dr Brian Barber, pilier du Département d’immunologie, s’est d’ailleurs momentanément extrait de sa retraite pour contribuer aux recherches d’un vaccin contre la COVID-19. Deux anglophones « qui ne parlent pas vraiment le français » et qui ont inscrit leur fille dans une classe d’immersion. La musicienne, dont la voix doucement éraillée navigue entre la pop, le folk et le jazz, a détesté l’expérience : « J’ai quitté le programme en sixième année. Le défi était trop grand pour moi… »

Son premier concert à l’affiche du Festival international de jazz de Montréal a changé sa perception de notre langue : « J’avais hâte d’y jouer. Je jugeais important de gagner le respect des spectateurs en parlant un peu français, mais je manquais de confiance en moi. Une amie m’a alors suggéré de traduire pour moi une de mes chansons pour pouvoir pratiquer à parler. Le soir de la première, j’ai trouvé le courage de chanter en français pour la première fois devant un public. La réception des gens fut tellement chaleureuse ! »

Jill Barber fait allusion à sa conversion linguistique sur la chanson Cœur de ma jeunesse, adressée à sa fille : « Ton cœur change de langue et il se change les idées. » C’est une chanson qui parle, dit-elle, « de l’importance d’évoluer, de s’ouvrir au monde pour mieux pouvoir s’exprimer soi-même ensuite ». Jill Barber dit justement qu’elle chante « différemment » en français et en anglais : « La voix, c’est mon instrument. Lorsque je chante en français, mon corps bouge différemment. La langue m’a permis de découvrir une nouvelle manière de chanter, et ça, c’est inspirant. C’est là que j’ai compris que je devais améliorer mon français. »

Une libération

Elle est donc retournée en immersion française, cette fois dans une classe d’adultes, dans le sud de la France. Cette fois, elle n’a pas détesté ça, mais « ma professeure était cruelle — enfin, elle était très stricte, elle ne me parlait qu’en français. Un jour, elle m’a dit : “Jill, vous êtes chanteuse, vous n’écouterez donc que de la musique en français pendant votre séjour”. » En rentrant au pays, la musicienne enregistrait Chansons (2013), collection d’une douzaine de versions jazzées de La Javanaise, Les feuilles mortes, Sous le ciel de Paris et autres Quand les hommes vivront d’amour qui ont touché le public québécois.

Depuis, « même sur mes albums en anglais, j’ajoute une chanson en français ». Entre nous, enregistré à Vancouver sous l’égide du réalisateur Gus Van Go, ressemble davantage à deux disques réunis ensemble : la face A, vestige de l’idée originelle avec ses orchestrations sixties et ses « bisous bisous » soufflés dans nos oreilles, et la face B, beaucoup plus sincère et attendrissante.

« Plus intime ? » suggère plutôt Jill, en demandant s’il s’agit de la bonne traduction du mot anglais intimate. Tout à fait. « J’ai beaucoup d’affection pour les deux faces, et cette distinction entre les deux était intentionnelle. Ces deux faces me représentent, mais bien sûr, la face B est plus introspective. J’espère qu’il y a là-dedans quelque chose pour tout le monde. C’est le statement que je voulais faire : les chansons très mignonnes de la face A, mais je suis ravie que les chansons plus introspectives vous touchent davantage. »

C’est sa vulnérabilité qui chante sur cette belle face B. « Vulnérabilité d’abord, parce que le français n’est pas ma langue première. Mais aussi parce que je crois qu’il est important qu’un musicien se place dans cette position de vulnérabilité en créant. Par ailleurs, j’ai trouvé que je peux m’exprimer d’une tout autre manière en français — chanter des mots en français me permet de trouver des sentiments au fond de moi que je crois que je n’aurais jamais pu atteindre si j’avais écrit ces chansons en anglais. Je sais que ça peut paraître étrange, mais chanter en français — chanter dans une autre langue que l’anglais — me libère d’une manière que l’anglais ne m’aurait pas permis. Je n’aurais jamais écrit une chanson comme Cœur de ma jeunesse en anglais. Comme si les mots étaient un peu plus tendres et, peut-être… Je ne sais pas. Curieusement, j’ai réussi plus facilement à trouver les mots dans ma langue seconde. »

 

Entre nous

Jill Barber, Outside Musique