Norah Jones jamais d’aussi près

Depuis le début de la pandémie, Norah Jones nous convie dans une petite pièce de son appartement de Brooklyn, s’installe au piano, et laisse ses mains choisir une chanson. Elle a ainsi interprété du Tom Waits, du Hank Williams, et même du Ravi Shankar.
Photo: Universal Depuis le début de la pandémie, Norah Jones nous convie dans une petite pièce de son appartement de Brooklyn, s’installe au piano, et laisse ses mains choisir une chanson. Elle a ainsi interprété du Tom Waits, du Hank Williams, et même du Ravi Shankar.

La veille du rendez-vous téléphonique de jeudi, Norah Jones participait à l’événement A Night for Austin, qui réunissait… séparément, juxtaposait par le truchement de Livestream TV les performances d’artistes de la grande famille de l’americana. Drôle de sensation que cette proximité à distance. Joies conjuguées, tristesse partagée. « C’est bizarre, hein ? » constate-t-elle aussi. « On ressent tous cette étrangeté, chacun de notre côté : on attache nos solitudes bout à bout et on se sent un peu ensemble et un peu seuls aussi. »

Il s’agissait de venir en aide aux Antone’s et autres lieux de la scène musicale d’Austin, ville hôte du grand jamboree South By Southwest, le premier festival annulé en 2020 pour cause de coronavirus. Bonnie Raitt, John Hiatt, Lyle Lovett et une bonne trentaine d’autres se sont ainsi succédé. James Taylor a chanté la majestueuse America de Paul Simon, Edie Brickell et ledit Simon ont partagé un petit doo-wop charmant (Mr. Lee), Norah Jones a interprété Lonestar. De chez elle à Brooklyn, toute seule sur son étoile.

« Je retrouvais mes amis, je les sentais vibrer, j’étais au plus près d’eux. Peut-être plus près qu’avant. C’est fort, la solidarité, vous savez ? » Vendredi, Norah Jones lance — sans lancement — son nouvel album, intitulé Pick Me Up Off the Floor. Enregistré par bourrées sur une longue période, terminé dès mars, il ne paraît que maintenant et ça chante tout. On le reçoit pour ainsi dire ganté, on l’entend masqué. Toutes les chansons semblent concerner ce que nous vivons : Hurts to Be Alone, This Life, I’m Alive, to Live… « If love is the answer / In front of my face / I live in this moment / And find much to face », offre-t-elle, affrontant le présent.

« C’est la fonction de la plupart des chansons, relativise-t-elle. Ça témoigne de la condition humaine. Ça parle d’amour, de ce qui nous manque, de ce qu’on voudrait, du monde autour de nous, d’émotions fortes. » Poésie, mélodies, arrangements beaux à pleurer. Littéralement : How I Weep, Heartbroken, Day After sont pour ainsi dire faites pour pleurer. « Oui, c’est leur raison d’être, ça me semble nécessaire. Elles me permettent de m’exprimer et de me relever. »

Occasions saisies

La part joyeuse de Norah Jones se vit ailleurs, avec Puss N’Boots, le trio qu’elle mène avec ses copines Sasha Dobson et Catherine Popper. Ou plutôt, se vivait. L’irrépressible album Sister, paru en début d’année, florilège de chansons incisives et ironiques (It’s a Wonderful Lie, The Great Romancer), n’a pas eu le temps d’exulter sur scène. « On était prêtes ! On en piaffait d’impatience, toutes les trois ! Mais bon, tôt ou tard, on se retrouvera. On se retrouve toujours. Il nous a fallu six ans pour refaire un album ensemble, alors… » Petit soupir à Brooklyn. « J’ai confiance. »

Surtout ces dernières semaines, avec tout ce qui passe, la prise de conscience majeure qui a lieu, les chansons nous rapprochent comme jamais. Même quand ça devient difficile de gagner sa vie en faisant de la musique, c’est essentiel de chanter.

Un peu comme Emmylou Harris, Norah Jones aime chanter avec d’autres, provoque les occasions de collaborer. En 2010, la compilation… Featuring Norah Jones était entièrement composée de rencontres étonnantes (avec les Foo Fighters et Outkast, entre autres). Avec Billie Joe Armstrong (de Green Day), elle a enregistré tout un disque de chansons des Everly Brothers. Avec Danger Mouse et Daniele Luppi, elle a été de l’aventure Rome. Ce coup-ci, on la retrouve avec Jeff Tweedy de Wilco, le temps d’une chanson forte du nouvel album, I’m Alive : « She’ll march /She has no choice / She’s crushed by thoughts / At night of men / Who want her rights / And usually win / But she’s alive / Oh, she’s alive. » Quand elle travaille avec d’autres, note-t-elle, l’écriture est moins introvertie, elle ose plus. « Ça me pousse. Ça me donne envie de m’affirmer. »

La puissance de la musique

Depuis le début de la pandémie, elle nous convie par Facebook interposé dans une petite pièce de son appartement de Brooklyn, s’installe au piano, et laisse ses mains choisir une chanson. Elle a ainsi interprété du Tom Waits, du Hank Williams, et même du… Ravi Shankar, Une chanson intitulée I Am Missing You, que son père avait enregistrée en 1974 sous l’impulsion de George Harrison. Une ballade magnifique et méconnue, presque pop. « Je devais la chanter au grand spectacle hommage du centenaire de sa naissance. Au moins, les gens ont pu l’entendre. » Encore une chanson qui n’a jamais été aussi pertinente que maintenant : « C’est vrai. Surtout ces dernières semaines, avec tout ce qui passe, la prise de conscience majeure qui a lieu, les chansons nous rapprochent comme jamais. Même quand ça devient difficile de gagner sa vie en faisant de la musique, c’est essentiel de chanter. Alors, je chante, c’est ma contribution. C’est puissant, la musique. Et ça ne fait pas de mal aux gens. Ça aide. La musique est une main tendue. »

À voir en vidéo

Pick Me Up Off the Floor

Norah Jones, Blue Note /Universal