Le milieu intérieur de Camille Deléan

«Pour moi, c’est important de faire des chansons qui s’écoutent facilement, mais qui offrent aussi quelque chose à ceux qui écoutent de plus près. Ce n’est pas assez, de faire la chanson, il faut une deuxième couche», explique l’artiste.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Pour moi, c’est important de faire des chansons qui s’écoutent facilement, mais qui offrent aussi quelque chose à ceux qui écoutent de plus près. Ce n’est pas assez, de faire la chanson, il faut une deuxième couche», explique l’artiste.

Il y a deux mots en français sur Cold House Burning, le nouvel album que lançait vendredi Camille Deléan, et ils sont dans un titre de chanson : Flash Flood (Milieu intérieur). « Ç’aurait fait un bon titre pour l’album aussi », croit l’auteure-compositrice-interprète, puisque c’est le grand thème du disque, un concept du médecin français Claude Bernard, aussi appelé homéostasie — ou, comme l’explique Camille, « l’autorégulation d’un système biologique, l’équilibre dans notre système. C’est vraiment ça, l’idée de l’album : la quête d’un équilibre qui ne vient pas naturellement ».

« J’ai horreur de l’été et de la chaleur, confie Camille Deléan. J’aime l’hiver et le froid. » Curieusement, Cold House Burning, son second disque, semble fait pour être écouté en pleine canicule : un disque de chansons folk alternatives engourdies, comme assommées, désorientées et confondantes, où la voix de la musicienne s’exprime avec un curieux détachement.

Entre folk et art rock, avec un souci du détail sonore jusque dans la prosodie de Camille, franche et lente. Sur ces belles chansons, les orchestrations sont généreuses, très impressionnistes, des sons et des textures qui soufflent derrière la voix. « Pour moi, c’est important de faire des chansons qui s’écoutent facilement, mais qui offrent aussi quelque chose à ceux qui écoutent de plus près. Ce n’est pas assez, de faire la chanson, il faut une deuxième couche. » Percussions, cordes, voix, saxophone, guitares, piano, chaque fois qu’un instrument s’immisce dans ces ambiances troubles, on craint qu’il fasse tout s’écrouler. L’observation lui fait sincèrement plaisir : « J’ai fait un album oppressant, un album où on bouge mal et se sent mal. Et pour moi, l’été, c’est ça ! »

Un disque d’été qui colle à la peau, dont l’enregistrement a débuté avant même la sortie de son premier album, Music on the Grey Mile (2017), mais qui sonne actuel, moins à cause de l’arrivée des journées chaudes qu’à cause du sentiment d’isolement qui embaume l’album. Un autre disque de confinement ? Camille nuance : « Si on compare ce qu’on vit présentement à l’histoire de l’album, il y a une grosse différence : en ce moment, on vit ça ensemble. Tout le monde est dans le même bateau. Sur l’album, je vivais mal d’être seule, avec cette impression que le monde avançait sans moi. »

Se replier pour mieux s’ouvrir

Retour en arrière : Camille Deléan a enregistré son premier album entre Montréal et Londres, où elle résidait avant de s’installer ici il y a quelques années. « Ces [nouvelles] chansons, je les ai écrites en m’installant àMontréal. Je ne connaissais personne ici, mais dans ma tête, c’était de toute façon une situation temporaire, alors je n’ai fait aucun effort pour rencontrer des gens, pour m’attacher à quoi que ce soit ici. Et finalement, un jour, je me suis rendu compte que ça faisait trois ans que j’étais à Montréal et que je ne connaissais presque personne. Je vivais enfermée dans ma bulle. » Et loin des siens, sa famille étant restée à Toronto, où elle est née d’une mère franco-ontarienneet d’un père « bilingue ».

« J’ai tendance à être solitaire, ajoute-t-elle, mais cette solitude est devenue un piège, un cercle vicieux. Quand ça fait si longtemps qu’on s’enferme, on ne sait plus comment sortir. C’est un peu ça, l’album : quand ton monde devient tellement petit, quand toutes les journées se ressemblent. »

Michael Feuerstack est devenu son premier ami montréalais. Le multi-instrumentiste, membre du Bell Orchestre et de Wooden Stars (entre autres beaux projets), a réuni autour d’elle une poignée d’excellents musiciens (Jeremy Gara d’Arcade Fire, Mathieu Charbonneau d’Avec pas d’casque, entre autres) pour enregistrer et coréaliser avec elle cet étrange et envoûtant album.

J’ai tendance à être solitaire, mais cette solitude est devenue un piège, un cercle vicieux. Quand ça fait si longtemps qu’on s’enferme, on ne sait plus comment sortir. C’est un peu ça, l’album: quand ton monde devient tellement petit, quand toutes les journées se ressemblent.

 

« Michael est très, très patient avec moi », mentionne tendrement Camille, qui a sa manière bien à elle de composer ses chansons et d’imaginer ses albums. « Je compose dans ma tête. Je m’assois sur une chaise et regarde le plafond pendant deux heures. » Le texte (en anglais) d’abord, parfois couché sur papier, les accords et la mélodie ensuite. Michael doit déchiffrer tout ça pour que les chansons passent de l’imagination au ruban magnétique. « Mais c’est juste une question de trouver comment faire. Je danse pour lui montrer le rythme, je chante pour trouver la mélodie. C’est dur, il faut être patient. Je sais exactement ce que je veux — j’ai besoin de travailler là-dessus, justement, pour être plus ouverte » aux idées des collaborateurs.

Le disque qui sort est déjà attendu des fans et des curieux, qui ne seront pas déçus. Mais pour entendre Camille Deléan les interpréter sur scène, ils devront malheureusement attendre. « Oh oui, j’ai hâte de partir en tournée », laisse échapper Camille. Des festivals étaient à l’agenda, des concerts aux États-Unis étaient aussi dans les plans. « Ce serait la première fois… C’est dommage, parce qu’on dirait que c’est seulement durant la dernière année que tout s’est bien mis en place pour moi. On commençait seulement à se sentir bien dans ce qu’on faisait [en studio et sur scène]. Mais en même temps, je travaille déjà sur le prochain album. »

Cold House Burning

Camille Deléan, E-Tron Rec