Quand le coeur du réacteur surchauffe

Le pianiste vedette Sergei Babayan (notre photo) est représenté par Marcus Felsner qui dirige le bureau européen de l’agence américaine Opus 3 Artists: «Le travail est compliqué par des demandes sans cesse changeantes, explique l’agent. Un jour, il s’agit de faire un
Photo: Opus 3 Artists Le pianiste vedette Sergei Babayan (notre photo) est représenté par Marcus Felsner qui dirige le bureau européen de l’agence américaine Opus 3 Artists: «Le travail est compliqué par des demandes sans cesse changeantes, explique l’agent. Un jour, il s’agit de faire un "streaming". Puis un concert deux fois de suite devant 50 personnes.»

Le 23 mars 2020, Hazard Chase, grande agence d’artistes londonienne, qui représente Masaaki Suzuki, Benjamin Grosvenor ou Anthony Marwood, annonçait la cessation immédiate de ses activités. Deux mois plus tard, c’était au tour de Barrett Artists à New York, une agence historique qui avait certes perdu de son lustre, de fermer. Les temps sont durs pour un rouage essentiel du monde musical.

N’engranger aucun revenu tout en travaillant trois fois plus : voilà depuis le mois de mars le lot des agences d’artistes à Londres, New York, Paris, Berlin, ici ou ailleurs. L’agence d’artistes, c’est comme le système de transmission dans une voiture : le rouage qui permet que tout roule, l’intermédiaire entre les artistes et les institutions, producteurs ou festivals. Sa rétribution se fait par pourcentage sur les cachets engrangés… quand la planète tourne.

Chez Cami Music à New York, Adam Tilley travaille notamment avec Lang Lang et couvre le créneau de la musique orchestrale : « Les rentrées financières se sont évaporées et ce sera le cas pour les prochains mois. En même temps, nous n’avons jamais travaillé autant pour annuler les concerts et les replacer en 2020-2021, alors que nombre de présentateurs se battent au jour le jour et peinent à se projeter dans le futur. Février-mars est aussi le moment où l’on parle de 2020-2021. Ces discussions n’ont pas eu lieu et débutent maintenant. »

Marcus Felsner dirige le bureau européen de l’agence américaine Opus 3 Artists : « Le travail est compliqué par des demandes sans cesse changeantes. Un jour, il s’agit de faire un streaming. Puis un concert deux fois de suite devant 50 personnes. » « On est tout le temps en train de tricoter, détricoter et retricoter », confirme à Montréal Annick-Patricia Carrière de l’agence Station bleue, qui s’occupe notamment de Charles Richard-Hamelin.

Les bulles géographiques

New York et Londres, les deux métropoles des grandes agences, se trouvent dans deux des pays les plus touchés. « La Grande-Bretagne et les États-Unis mettront plus de temps à s’en sortir, sanitairement et économiquement. L’Autriche et l’Allemagne mènent le bal, suivies de la Scandinavie et de la Chine », analyse Celia Willis, directrice de la grande agence Askonas Holt à Londres. Marcus Felsner confirme : « Des forces culturelles des États-Unis, comme l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, en perdant le Hollywood Bowl cet été, vont avoir des trous dans leurs budgets qui vont se répercuter pendant des années. »

Les dernières années ont vu l’émergence de petites agences, dites « boutiques », s’occupant de quelques artistes. Sont-elles moins fragiles car plus réactives ? Celia Willis reconnaît le problème majeur des coûts fixes (salaires et loyers) d’une grande société comme Askonas Holt, mais voit des points positifs dans « l’étalement du risque ». « Nous représentons de nombreux artistes en worldwide management, ce qui permet d’équilibrer les risques selon les pays ou continents et d’autre part, nous représentons de nombreux chefs d’orchestre qui ont des postes de directeurs musicaux, ce qui sera bénéfique dès la reprise. »

Tanja Dorn, agente du pianiste Jan Lisiecki, a fondé en Allemagne une « boutique » renommée. « Nous avons rapidement créé en avril le canal de distribution de vidéos en streamingpayant QChamberstream.com. Ainsi, nous ne sommes pas tombés dans un trou émotionnel dû au deuil de tous les projets, mais avons pu nous projeter de l’avant pour transformer la crise en phase créative. » Tanja Dorn, qui a été impliquée dans le marathon de 24 heures de musique de chambre « Music Never Stops New York » de son artiste Jan Vogler, pense que pendant un certain temps, « la musique de chambre va devenir le cheval de bataille de notre industrie ».

Actuellement, les problèmes de planification « tournent autour des voyages », résume Celia Willis. « La Grande-Bretagne impose une quarantaine de 14 jours. Un artiste ne peut pas venir s’isoler dans un hôtel pendant deux semaines avant sa première répétition. Chaque marché va donc être réduit à des territoires avec des “bulles géographiques”, par exemple Norvège et Danemark qui va s’étendre à la Scandinavie, ou Autriche-Suisse-Benelux. Les artistes circuleront dans cette bulle. » Mme Willis confirme que les institutions font des plans A, B et C. Le plan A est la saison originale ; le plan B, une réduction d’échelle (répertoire) et le plan C, une configuration « B » avec des artistes de la « bulle géographique ». Station bleue pourrait en profiter ici.

Confirmation pratique d’Adam Tilley pour les États-Unis : « Des programmes qui impliquent des solistes ou des chefs d’Asie ou d’Europe sont en train d’être reconsidérés pour être alloués à des artistes américains. Ces discussions vont en ce moment jusqu’à mi-novembre, presque décembre. » Évidemment, les tournées sont, avec l’opéra, la branche la plus touchée : « On fait comme si cela marcherait en 2021, mais je ne vois pas comment. Pour le moment, on tente de faire passer la frontière germano-polonaise à une soprano le 14 juin pour le concert du centenaire du Jean Paul II », dit Marcus Felsner, qui vise la normalité en 2023.

Choyer les artistes

La nature des concerts de l’automne est incertaine. « On jouera moins souvent, avec des orchestres réduits devant des jauges réduites », dit Adam Tilley. Le chiffre de 20 à 30 % d’audience revient régulièrement. « Certains se demandent : “Est-ce que cela vaut la peine en termes d’atmosphère ?” » reconnaît l’agent de Cami Music. La réponse est majoritairement oui. La question du relais médiatique se pose toujours et encore. Le streaming, oui, mais « payant et de qualité » pour Tanja Dorn, alors qu’Annick-Patricia Carrière, qui observe les programmes culturels croissants de la BBC et de Radio France, se « demande ce qui se passe avec Radio-Canada ».

Pour Tanja Dorn, « l’important est de redémarrer ne serait-ce que pour estimer quel pourcentage de gens veulent venir dans une salle de concert ». Ceci relaie une discussion informelle que nous avions eue avec un acteur du métier quelques jours auparavant et qui disait en substance : « Personne ne sait si le public aguerri va avoir du plaisir à aller savourer du Beethoven dans une salle quasi vide avec un masque. Et à supposer que 80 % de gens vont à l’opéra pour passer une belle soirée et boire un verre de mousseux à l’entracte, s’il ne s’agit plus que de consommation artistique en ambiance aseptisée, vont-ils se déplacer ? »

La crise a toutefois d’inattendus points positifs : « Dans le petit milieu des agences en Allemagne, nous nous connaissions et nous nous respections, certes, mais aujourd’hui, nous nous parlons et, pour la première fois, nous réfléchissons tous ensemble à un modèle pour le futur afin de nous en sortir tous ensemble », dit Tanja Dorn. Annick-Patricia Carrière constate le même réflexe au Canada, et Celia Willis renchérit : « Tout l’écosystème, orchestres, agences, festivals, artistes promoteurs devra travailler ensemble si nous voulons survivre. Car tout le monde se bat. Cela passe par une communication croissante. »

Parmi les tâches des agents, il y a aussi la relation avec les artistes. « Il y a la crainte de certains de voyager et la nécessité de s’adapter à la nouvelle réalité : de petites audiences, deux prestations de 60 minutes en une soirée qui équivaudront à un concert et le streaming, même s’ils ne sont pas à l’aise avec les caméras et les microphones », observe Celia Willis. Marcus Felsner est conscient que « cette période est une torture à la fois pour un certain nombre d’artistes expérimentés qui n’ont pas besoin de se produire pour vivre mais ont besoin de sentir le public pour exprimer leur art et pour d’autres, plus jeunes, qui ont des hypothèques, des enfants et des besoins existentiels ».

« Il faut s’occuper de nos artistes, les contacter, voir comment ils vont. Quand on va repartir, il faudra qu’ils soient prêts, car on n’en attendra pas moins d’eux. Il faut les protéger afin qu’ils soient bien dans leur vie et leur tête », résume Annick-Patricia Carrière.