Un par un rassemblés

Frannie Holder, Vincent Legault et Charles Lavoie se produisent derrière des plexiglas, découpés par des éclairages tranchants.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Frannie Holder, Vincent Legault et Charles Lavoie se produisent derrière des plexiglas, découpés par des éclairages tranchants.

Ils étaient trois. J’étais seul. À peine trois minutes de musique, jouée derrière des plexiglas. Mon dieu que c’était satisfaisant. Et frustrant en même temps. Étourdissant et émouvant aussi, à la sortie. Une étrange chevauchée.

Vendredi, et jusqu’à dimanche, le groupe Dear Criminals offrait leur concept Lone Ride, où il enchaînait les microspectacles d’une seule chanson à un ou deux spectateurs à la fois, qui allaient défiler sur la scène du Lion d’Or. Le tout dans une ronde sécuritaire et bien coordonnée, qui amène le spectateur de la porte de la salle de la rue Ontario, jusque dans le lobby obscur (et sa bouteille de Purell), puis sur la scène, littéralement, en empruntant les petites marches qui mènent habituellement aux coulisses.

J’ai mon billet pour la case horaire de vendredi à 15 h. Un employé masqué et ganté me dirige gentiment jusqu’à devant Frannie Holder, Vincent Legault et Charles Lavoie, déjà sur scène, installés en angle derrière des plexiglas. Éclairés comme ils sont, découpés par la lumière sur un fond sombre, on aurait dit des divinités dans un triptyque de plexiglas.

Plus de deux mois après l’arrêt des concerts (et d’un peu tout), que c’était émouvant d’aller « voir » de la musique. Quel bonheur de pouvoir enfin entendre la résonance de la sono, de sentir la vibration des humains sur scène à nouveau. D’enfourcher son vélo vers le concert, même pour une petite chanson. De se palper le baromètre à émotion, et ce, en tant qu’humain, que mélomane, que journaliste aussi.

Du bonheur, donc. Et de la frustration en même temps, si on est vraiment honnête. Parce que l’expérience est courte, parce qu’une seule chanson, c’est vraiment chien au fond. Un petit bec sur la joue et puis au revoir. Une fois les dernières notes de la pièce Coco écoulées — les spectateurs choisissaient leur morceau à l’achat du billet —, j’en ai demandé davantage. Les trois musiciens ont ri, mais c’était vrai : j’en aurais pris plus.

Et puis, quelle étrange expérience en même temps, que celle d’être en infériorité numérique, assis sur la scène, devant des musiciens qui te regardent dans le blanc des yeux. Je n’ai pas souvenir d’avoir été autant dans la bulle d’un musicien — et l’inverse est probablement aussi vrai pour eux.

Si proche

La guitare de Vincent Legault joue déjà quand je fais mon entrée dans la salle. Mille choses se bousculent dans ma tête. Je sais que c’est Charles qui chante en premier, alors je le regarde, ce qui fait que je tourne un peu le dos à Frannie, qui lui fait face. On est si proche que c’est dur de ne pas penser à ça. Quand le tour de Frannie arrive à la mi-parcours du concert (c’est-à-dire après environ 90 secondes !), j’ai eu le réflexe de faire un mouvement de tête pour remercier Charles avant de lui tourner le dos. Imaginez faire ça en temps normal…

Un instant, je lève les yeux, et comme je suis sur la scène, l’arrière-plan c’est le Lion d’Or. Vide comme depuis deux mois, mais avec les tables montées avec leur nappe rouge et une petite chandelle électrique scintillante. Et le classique néon mauve, au fond, qui indique la porte des toilettes. Le Lion d’Or est là avec nous quatre, et on dirait qu’il nous dit à bientôt.

La très belle Coco — pleine de tourments, de questionnements, de rêve éveillé — s’éteint doucement derrière les plexiglas. Je souris, les salue et me lève, et on me raccompagne à la sortie, côté ruelle cette fois, question de sécurité. C’est réellement là, en quittant la salle, que l’émotion prend le dessus. La grosse porte verte se ferme derrière moi, et je me sens engourdi, troublé, rempli, mais vide en même temps, triste et heureux à la fois. J’ai le sentiment d’être extrêmement chanceux, aussi, parce que c’était là un fort palpitant « en attendant ».