Zizanie sur les risques de propagation dans les orchestres

Selon la méthode retenue pour l’étude réalisée par le Philharmonique de Vienne, les instrumentistes placés dans une pièce noire sont violemment éclairés par des projecteurs latéraux. On visualise ainsi bien la dissipation du brouillard produit.
Photo: Misha Nawrata Selon la méthode retenue pour l’étude réalisée par le Philharmonique de Vienne, les instrumentistes placés dans une pièce noire sont violemment éclairés par des projecteurs latéraux. On visualise ainsi bien la dissipation du brouillard produit.

Une étude réalisée par le Philharmonique de Vienne sur la dissémination d’aérosols chez les musiciens d’orchestre conclut à un « risque d’infection faible » et remet cause les conclusions et recommandations de distanciation de la vaste enquête berlinoise réalisée récemment sur le même sujet. Ce faisant, l’orchestre pourra mettre plus de musiciens sur scène et élargir le répertoire présenté.

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », écrivait Blaise Pascal, signifiant que le vrai ou la norme — même la vérité scientifique, dans le cas présent — peut être fonction de la localisation géographique, de la culture ou du moment.

L’étude réalisée par le professeur Fritz Sterz, du département de médecine interne du Centre hospitalier universitaire de Vienne, ne surprendra pas ceux qui ont suivi les travaux du professeur Bernhard Richter, de l’Institut médical pour musiciens de l’Université de Fribourg, en collaboration avec l’Orchestre symphonique de Bamberg.

Le Dr Sterz le dit sans ambages : « L’indicateur principal de ce test a été d’étudier et de documenter les déplacements d’air pendant le jeu des musiciens autour d’eux et de leurs instruments. » Bernhard Richter l’avait fait en générant de la vapeur autour de l’embouchure des instruments et en documentant le déplacement de cette vapeur pendant le jeu. » Fritz Sterk y ajoute le nez et la bouche des musiciens pour voir l’effet du souffle et de la respiration. Les instrumentistes placés dans une pièce noire sont violemment éclairés par des projecteurs latéraux. On visualise bien la dissipation de ce brouillard.

Comme disait Bernhard Richter, les instruments expulsent du son, pas du souffle. Dans les termes de Fritz Sterz, « le nuage autour de la bouche et du nez est de 50 cm au maximum chez tous les musiciens ». Ce nuage est stable chez les cordes, plus tourbillonnant, mais dans ces limites de 50 cm chez les vents — tête, nez, bouche — indépendamment de la technique de respiration. Le professeur Sterz note que « de l’embouchure des vents ne se dégage aucun ou très peu d’aérosols », sauf pour la flûte traversière qui augmente la distanciation nécessaire à 80 cm. »

 

Semer le doute

Cette étude n’apporte rien de neuf, à part la perspective dans laquelle elle est réalisée. Avec le même procédé, le professeur Bernhard Richter et sa collègue la professeure Claudia Spahn avaient tout de même conclu à la nécessité d’une distanciation de 2 mètres. Pourquoi ? Parce que la dimension « aérosol » n’est qu’une partie de la problématique et que le danger majeur provient des gouttelettes notamment de condensation, projetées autour des instrumentistes lors du nettoyage des instruments.

Richter et Spahn ont réduit leur recommandation initiale d’une distanciation de 3 à 5 mètres pour les vents en date du 25 avril à 2 mètres le 19 mai en recommandant un protocole pour l’écoulement des liquides de condensation dans un « contenant ou un papier absorbant » afin d’éviter de les projeter sur le sol.

Là où les études scientifiques poussées menées à Berlin commandaient un respect des normes de la santé publique, les conclusions diffèrent à Vienne. Un tout autre credo est énoncé d’emblée dans le communiqué annonçant les résultats par l’intendant du Philharmonique, Daniel Froschauer : « Le Philharmonique de Vienne veut emprunter un chemin positif. Nous avons effectué des tests sérologiques et participé à une expérience sur l’expulsion d’aérosols que nous transmettons au ministère de la Santé et au public. […] Pour pouvoir fonctionner de manière habituelle, musicalement et artistiquement, afin de garantir l’homogénéité et la qualité du son de notre orchestre, afin aussi de communiquer de manière non verbale avec nos collègues, nous ne voulons pas être tous seuls derrière notre pupitre et nous tenir à distance. Nous avons donc cherché des pistes de solution et commandé ces tests. »

On ne saurait être plus clair sur l’orientation de l’étude : ne pas se distancier et jouer le répertoire au complet. Le test du déplacement de vapeur est le seul qui, par un effet visuel, peut mettre en doute la pertinence de la distanciation. On évite de parler de gouttelettes et le terme de « communication non verbale » est habilement choisi dans le communiqué. On sait que les autorités de santé publique recommandent la distanciation (1 m, 1,5 m ou 2 m selon les pays) pour prévenir l’échange de virus SRAS-CoV-2 par gouttelettes lors d’échanges verbaux par exemple.

Il se trouve que le Festival de Salzbourg, l’un des rares d’Europe qui n’a pas annulé son édition, fêtera son centenaire entre le 1er et le 30 août 2020. Et ce lundi 25 mai, dans la semaine suivant l’étude, la direction a annoncé la tenue d’une version « modeste » de son Festival se gardant de révéler pour l’heure les détails du programme, mais faisant tout de même part de 90 événements sur 30 jours.

Le 15 mai, quelques heures après la démission de la secrétaire d’État à la Culture, Ulrike Lunacek, contestée par le milieu culturel pour sa gestion passive et timorée de la crise de la COVID-19, le ministère de la Santé autrichien avait autorisé théâtres et salles à accueillir jusqu’à 100 spectateurs à compter de fin mai dans le cadre du plan progressif de déconfinement, ce chiffre passant à 250 au 1er juillet et grimpait à 1000, sous conditions… le 1er août !

Grâce à son étude, transmise au ministère de la Santé, le Philharmonique de Vienne, s’il parvient à convaincre ledit ministère, pourra jouer tout le répertoire voulu ou presque à Salzbourg, dont il est l’orchestre principal. Mais le temps presse : selon nos informations, dans quelques jours s’enregistre à Grafenegg la section « ballet » du prochain Concert du Nouvel An sous la direction de Riccardo Muti. Mais la lecture, et la validation, de ladite étude ne devraient pas prendre trop de temps.

À voir en vidéo