Hervé Boissière, le maître de l’image en musique classique

Hervé Boissière a été placé à la tête de Medici et de Mezzo. Ces entités ne seront pas fusionnées, mais continueront à être opérées parallèlement. L’objectif est de créer des synergies pour «donner plus de moyens aux projets, aux artistes» et «toucher tous les publics» par l’entremise de «tous les écrans».
Photo: Denis Rouvre Hervé Boissière a été placé à la tête de Medici et de Mezzo. Ces entités ne seront pas fusionnées, mais continueront à être opérées parallèlement. L’objectif est de créer des synergies pour «donner plus de moyens aux projets, aux artistes» et «toucher tous les publics» par l’entremise de «tous les écrans».

Imaginez un même homme dirigeant d’une part Fox, ABC ou NBC et, en même temps, Netflix. Ce « Superman de l’image » existe en musique classique. Il a émergé très discrètement fin février, même si le monde de l’audiovisuel classique le connaît bien. Hervé Boissière, fondateur du portail Medici.tv, qui dirige désormais aussi la chaîne câblée Mezzo, dessinera de nombreux enjeux du futur de la musique classique.

« La musique classique a un énorme besoin d’être filmée et médiatisée. » C’est sur ce credo qu’Hervé Boissière a créé en 2008 Medici.tv, portail de concerts sur Internet, un pari jugé alors un peu fou. Le modèle : des directs gratuits ; un abonnement payant : « Il s’agissait de se faire connaître, et la finalité de Medici a toujours été de proposer un abonnement au “Netflix du classique” », dit le fondateur de ce portail, dont la notoriété a décollé en 2015 au moment du Concours Tchaïkovski.

Sans concurrence, Medici.tv revendique 20 000 abonnés, avec le Canada et les États-Unis comme marchés dominants. Le travail acharné sur ce territoire de Didier Bensa de Prodcan, qui assure la présence du contenu d’ici sur Medici, n’y est sans doute pas étranger. Mais Medici navigue loin des eaux de la chaîne Mezzo, qui arrose 60 millions de foyers dans 80 pays, avec l’Amérique du Nord en queue de peloton.

La gigantesque promotion du streaming

Si Hervé Boissière se retrouve en position de Deus Ex Machina de Medici et de son ancien concurrent Mezzo, c’est que le groupe Les Échos-Le Parisien, filiale média de LVMH, a acquis fin février 50 % du capital de Medici. Or, Les Échos-Le Parisien, propriétaire de Radio classique en France, est depuis juillet 2019, avec Canal+, coactionnaire et opérateur de Mezzo.

Avec l’accord de Canal+, Hervé Boissière a été placé à la tête de Medici et de Mezzo. Ces entités — la première spécialisée dans les concerts classiques et les concours, la seconde ouverte aussi à l’opéra, au jazz et à la danse — ne seront pas fusionnées, mais continueront à être opérées parallèlement. L’objectif est de créer des synergies pour « donner plus de moyens aux projets, aux artistes » et « toucher tous les publics » par l’entremise de « tous les écrans ».

La discussion avec Alexander Shelley dans Le Devoir samedi dernier a mis en évidence le rôle que les artistes et diffuseurs attribuent à la vidéo dans le monde musical à venir. Hervé Boissière acquiesce en constatant : « L’un des effets intéressants de la COVID-19aura été la promotion gigantesque du streaming du spectacle vivant. Le monde entier s’y est mis grâce à une déferlante de programmes gratuits ! »

Certes, « les réponses apparues entre le début de la crise et maintenant sont des réactions d’urgence, faites sans réfléchir à la suite, pour répondre au besoin des musiciens de continuer à jouer ». Mais Hervé Boissière invoque « la violence psychologique de la situation » pour expliquer les « milliers de vidéos filmées à la maison avec un iPhone et publiées sur Internet dans un élan spontané de générosité », et constate par la même occasion que le classique en a profité, car il a été plus exposé que la pop : « Au début, on a vu assez peu d’artistes devariétés prendre la parole sur les réseaux sociaux, alors que tous les musiciens classiques se filmaient chez eux ! »

Bien sûr, le mouvement « sympathique, spontané et généreux » ne sera « pas pérenne ». On observe depuis peu l’émergence, « dans des formes réduites, de programmes plus construits ». Sont ainsi nés sur Mezzo et Medici les premiers concerts à huis clos : Barenboim au Boulez Saal de Berlin et une série de 14 concerts pour Medici.tv à la Fondation Singer-Polignac à Paris. « Nous sommes partis de ce lieu pour monter des programmes de musique de chambre et récitals. Ce sont les premiers concerts après confinement avec une vraie prise de son », note celui qui n’est « pas inquiet de la belle évolution du format huis clos dans les semaines à venir ». « Comme tout le monde a compris que cela va durer des mois, on s’organise et le résultat va être bon. » À Paris, Renaud Capuçon, Edgar Moreau, Lucas Debargue, Elsa Dreisig, le Quatuor Ébène, Benjamin Bernheim et Alexandre Kantorow se pressent pour alimenter cette série.

Le cas des orchestres

Après avoir espéré sauver les fins de saisons puis les festivals, « nous comprenons désormais que les saisons 2020 et 2021 ne pourront pas commencer comme prévu ». « Nous avons tous péché par déni de vérité et de lucidité », tranche Hervé Boissière. Mais l’heure est à la lucidité : « Les études sur la distanciation dans l’univers des orchestres, de l’opéra et de la danse posent un réel problème, alors que la pop peut s’organiser de manière moins contrainte. Notre art est potentiellement le plus touché. La réaction ne commence donc que maintenant. »

Comme l’a rapporté Le Devoir, les études sur la distanciation ont un impact considérable sur le répertoire. Mais Hervé Boissière reste optimiste : « La volonté de s’adapter est très forte partout. On ne peut pas jouer de symphonie de Mahler, mais vont émerger des choses qu’on ne voyait jamais avant, car on n’en avait pas besoin parce que le format ouverture-concert-symphonie avait fait ses preuves depuis plus de 200 ans. »

La dimension économique représente cependant encore un saut dans l’inconnu. « Pour les institutions, salles ou organisateurs, espérer que l’audiovisuel prenne le relais de l’absence de billetterie est un pari extrêmement complexe. Il n’y a pas de réponse, car il n’y a pas de modèle. » La seule exception est le Digital Concert Hall du Philharmonique de Berlin, limité à ce seul orchestre et établi depuis longtemps.

Les études sur la distanciation dans l’univers des orchestres, de l’opéra et de la danse posent un réel problème, alors que la pop peut s’organiser de manière moins contrainte. Notre art est potentiellement le plus touché. La réaction ne commence donc que maintenant.

 

Hervé Boissière pense que Medici.tv pourrait se retrouver au cœur d’une nouvelle proposition. « Les salles qui vendaient des billets physiques à des spectateurs physiques pour s’asseoir dans une salle se disent : “Je vais transformer mon ticketing physique en ticketing numérique.” C’est quelque chose qui n’existe pas aujourd’hui en musique classique. » Comment le public va-t-il réagir à ce pay per view ? « C’est un vieux concept. N’oublions pas qu’avant le streaming illimité, toutes les entreprises numériques ont commencé comme cela. C’est un saut dans le vide. Mais la rentrée est en train de s’organiser ainsi. Bien malin cependant celui peut dire : “C’est la solution.” »

Et puis, une formule payante est-elle recevable après cette « déferlante » de programmes gratuits ? « Alors que le système était en grand danger à cause de la fermeture des salles, ces mêmes salles se sont mises à diffuser gratuitement tout leur contenu, ce qui, en termes de chaîne de valeur, est tout de même assez spécial ! » Hervé Boissière reconnaît que « pour Medici, c’était un énorme problème puisque nous défendions la valeur de ces programmes ».

Mais les choses sont limpides et il le faudra bien : « La gratuité sans publicité ne peut être un modèle. Or, la publicité ne peut venir qu’avec le volume et même un gros succès d’un opéra du Met reste d’un volume sans valeur publicitaire au sens du marché. S’il y avait eu des millions de streams, on pouvait créer une nouvelle monétisation à travers la publicité. Ce n’est pas le cas. La boucle est donc bouclée et on va être obligés de revenir au payant. »

Mais comment les choses vont-elles s’organiser et comment la multiplicité des offres va-t-elle être comprise par le public ? « Dans l’univers numérique, j’ai compris que le public n’adhère qu’à des choses simples. Dès que c’est compliqué, on perd 80 % du potentiel. Avec Uber, avoir un taxi, c’est simple. Avec Spotify et ses playlists, trouver sa musique, c’est simple. Dans le cas présent va se poser un problème d’utilisation, car si chacun y va de sa petite plateforme sur son site qu’il va faire évoluer, le public ne va pas s’inscrire et créer des comptes avec sa carte Visa sur 50 sites différents.»

«L’idée de dire qu’on va aller voir un concert à Vienne avec un compte et une carte de crédit et qu’il faut tout recommencer à zéro pour voir un concert à Dresde, alors que c’est Christian Thielemann dirigeant Bruckner chaque fois, cela m’inquiète, poursuit-il. Depuis l’origine, Medici a été ouvert à tous : c’est l’inverse du Philharmonique de Berlin. Est-ce que nous pourrons fédérer ou organiser ce ticketing qui nous attend ? J’y suis prêt, mais, honnêtement, les discussions n’ont même pas encore commencé ! »

Les cinq ans de Mezzo au Québec

Le mois de juin marquera les cinq ans de la présence de Mezzo au Québec. La chaîne, qui sera désormais disponible pour les abonnés Telus, créera, sous l’impulsion de son nouveau directeur, un événement spécial tous les trois mois. Au coeur d’une programmation festive, le premier événement saisit au bond l’occasion de la Fête de la musique du 21 juin, grandement perturbée par la COVID-19. Mezzo fera, dès le 20 juin au soir, un tour du monde de capitales musicales et s’arrêtera à Montréal en compagnie de Yannick Nézet-Séguin.