La pleine autonomie de Catherine Major

«Carte mère», ce n’est pas moins le disque d’un temps nouveau pour la chanteuse. Son premier disque sans piano. Le premier à l’enseigne d’Audiogram. Le premier né depuis sa grande migration à la campagne. La première création depuis la naissance de Carmen, son quatrième enfant.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Carte mère», ce n’est pas moins le disque d’un temps nouveau pour la chanteuse. Son premier disque sans piano. Le premier à l’enseigne d’Audiogram. Le premier né depuis sa grande migration à la campagne. La première création depuis la naissance de Carmen, son quatrième enfant.

Changeons tout, puisque tout change. Le temps est à la débrouillardise, à la recherche de solutions, à la réinvention. En cela, Carte mère, le cinquième album de Catherine Major, est certainement un geste fort. Une affirmation. Une entrée plus que résolue dans l’après. Une audace… d’apeurée. « Je suis tellement terrifiée quand ça se met à bouger que ma seule façon de réagir, c’est de foncer. »

Ce n’est pas pour autant un album précipité par la pandémie. Ça n’a aucun rapport. L’enregistrement, le mixage, tout était fini, juste avant, juste à temps sans le savoir. Ce n’est pas moins le disque d’un temps nouveau pour la chanteuse. Son premier disque sans piano. Le premier à l’enseigne d’Audiogram. Le premier né depuis la grande migration à la campagne (de l’Outremontaise enracinée). La première création depuis la naissance de Carmen, quatrième enfant du couple Major-Moran.

« Ça fait deux ans tout juste qu’on est partis de la ville, et on rénove encore. Ça s’est décidé du jour au lendemain, mais ça répondait à plein de besoins. Au troisième enfant, c’était déjà évident qu’il nous fallait plus grand. On n’imaginait pas à quel point, maintenant qu’il y a Carmen, arrivée un peu par accident. Mais déjà, je rêvais de mettre mes mains dans la terre, de ne pas avoir seulement des fleurs sur le balcon. Et il y avait cette nécessité de plus en plus criante d’être autosuffisant pour enregistrer, d’avoir un vrai studio maison et pas seulement le grand piano au milieu de l’appartement comme à Montréal. »

L’album de l’apprentie

À travers les rénos, Catherine tâtait des claviers, s’amusait avec les programmations, faute de grand piano installé. « Je n’y connaissais rien. J’ai vite été confrontée à mes limites techniques. C’était frustrant, je retrouvais, ce sentiment de dépendance que j’avais toujours eu en studio avec mes réalisateurs. J’avais des idées, mais je ne manipulais rien. Plus çaallait, plus je me trouvais larguée, dépassée, condamnée au piano à queue. Pour la vie. » Il y a pire prison, elle en convient.

« Là, c’était bien, je n’avais pas le choix. C’était le moment ou jamais. J’ai appris sur le tas. J’ai commencé à gosser sur des structures, à essayer de composer directement avec les machines. Forcément, ça ne faisait pas surgir le même type de mélodies, il y avait moins de fioritures et de détours. Je découvrais une nouvelle façon de travailler, et ça donnait un nouveau résultat. L’album est né comme ça. Dans l’apprentissage. » Sacré défi pour la perfectionniste qu’elle est. Créer sans la parfaite maîtrise de l’instrument.

« Est-ce que c’était bon quand même, si je partais de beats ? » Le bébé aura-t-il ses dix doigts, l’album ses dix chansons aussi réussies que les précédentes ? « Je m’étais lancée, je n’allais pas reculer, mais j’avais de gros doutes. » Le vétéran producteur Michel Bélanger, qui n’en est pas à une poussée près, a très vivement encouragé l’artiste à tout faire elle-même : réalisation, arrangements, programmation, claviers. « Je me suis retrouvée avec lui chez Audiogram, à la fois libre et en confiance. »

Des machines et un orchestre

Ça peut mener loin, la confiance. C’est ainsi qu’on se retrouve, un bon jour, à enregistrer en duplex avec le Bratislava Symphony Orchestra. Pourquoi ? Parce que. Pourquoi ne pas accoler un véritable orchestre à ces ambiances et grooves électro ? « Je voulais essayer ça, pour que l’électro ne soit pas trop frisquet. Et je voulais que ça fasse un tout, avec des liens instrumentaux entre les chansons. Alors, on a écrit des orchestrations, Antoine Gratton et moi, et puis voilà. » Petit rire aigu au bout du fil.

Et pourquoi diable Brastislava ? « Je pourrais dire que c’est le son mélancolique de l’orchestre, et ce serait vrai, mais la première raison, c’est que ce n’est pas abordable avec les orchestres symphoniques d’ici. » « C’était quelque chose à vivre. On les voyait sur l’écran, dans leur salle magnifique, le chef David Hernando Rico, chaque musicien avec son casque d’écoute, et nous de notre bord, Claude Champagne à la prise de son, Antoine qui parlait au chef et moi qui corrigeais des trucs sur le papier. En une session de trois heures, les huit orchestrations ! On avait chaud à la fin… »

Un jour la scène ? Couchés sur les mélodies avec une précision chirurgicale, les mots de Jeff Moran semblent plus que jamais provenir directement d’elle. « Il voit en moi, je ne peux pas dire autre chose. » La panique, avec ses rimes en « ique » et en « alle », est une merveille de prosodie… et une chanson d’amour à l’humanité paniquée. « Toutes les chansons sont liées par l’amour, c’est la raison d’être de toutes ces attaches orchestrales. » Il y a l’amour maternel dans Bateau bleu, puis l’amour fraternel (la très, très tendre Ma sœur), l’amour d’amitié dans Tableau glacé (à propos d’une amie d’enfance morte du cancer), jusqu’à l’amour purement charnel dans la dernière chanson, Unique survivant.

On entend d’ici ce que cet album pourrait devenir sur scène. « Un de mes rêves est d’aller faire mon cours en direction d’orchestre, à temps partiel, et de diriger dans dix ans. Je viens d’en avoir 40. » Ça arrivera bien un jour, sans passer par Bratislava, sans plexiglas ni masques. Une Carte mère à la grandeur de la Maison symphonique. « J’ai confiance. » La chanson, la musique, tactiles ou rien.

Carte mère

Catherine Major, Audiogram