La science dictera le répertoire des orchestres

Un rapport berlinois préconise des distanciations différenciées selon les groupes d’instruments: 1,5 mètre entre les instrumentistes à cordes, percussionnistes, harpes et instruments à clavier, et 2 mètres pour les vents.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Un rapport berlinois préconise des distanciations différenciées selon les groupes d’instruments: 1,5 mètre entre les instrumentistes à cordes, percussionnistes, harpes et instruments à clavier, et 2 mètres pour les vents.

Pour planifier le retour sur scène de manière sécuritaire, les conseils d’administration des sept orchestres de la ville de Berlin, en Allemagne, ont consulté les meilleurs spécialistes afin d’établir un protocole de distanciation. Ce protocole, établi par les équipes de l’Institut de médecine sociale, d’épidémiologie et d’économie de la santé et de l’Institut d’hygiène et de médecine environnementale du Centre hospitalier universitaire Charité de Berlin, a fait l’objet d’un rapport de 13 pages rendu public en fin de semaine dernière.

En l’état actuel des connaissances sur la transmissibilité du virus SRAS-CoV-2 et de l’avancée de la recherche médicale, nous ne sommes pas à la veille d’entendre une symphonie de Mahler ou de Bruckner à la Maison symphonique si les mesures de distanciation physique apparaissent comme le principal rempart à la propagation de la COVID-19.

Dans l’optique d’un retour sur scène à l’automne 2020, les orchestres de la ville de Berlin, dont le Philharmonique de Berlin, les trois orchestres des Opéras, celui de la Radio, du Konzerthaus et l’Orchestre symphonique allemand (DSO), ont voulu connaître le protocole précis d’un placement scénique acceptable en matière de santé et sécurité au travail.

L’étude présentée par le professeur Stefan Willich, directeur de l’Institut de médecine sociale, d’épidémiologie et d’économie du Centre hospitalier universitaire Charité de Berlin, préconise des distanciations différenciées selon les groupes d’instruments : 1,5 mètre entre les instrumentistes à cordes, percussionnistes, harpes et instruments à clavier, et une distance de 2 mètres pour les vents. Le chef devra être à 1,5 mètre du plus proche musicien en concert et à 2 mètres en répétition, puisqu’il parle et, donc, est susceptible de postillonner.

Parmi les précautions supplémentaires, le nettoyage des instruments à vent devra se faire avec des chiffons jetables et un paravent en Plexiglas devra être placé devant les cuivres. Enfin, les percussionnistes ne devront pas partager leur matériel.

Flûtes, bassons et compagnie

L’étude du rapport complet montre avec quelle minutie les scientifiques ont abordé leur mission. Quand on considère la transmission par « gouttelettes, aérosol ou contact avec des surfaces contaminées », l’enjeu majeur tient évidemment aux instruments à vent.

« Avec les instruments à vent, des aérosols, de l’eau de condensation, ainsi que la formation de gouttelettes par la salive résultent de la pratique de l’instrument. Ces liquides peuvent être potentiellement infectieux si le musicien est atteint du SRAS-CoV-2, même s’il est asymptomatique. Il est donc nécessaire d’évaluer le risque accru d’infection pendant et à la suite de la répétition ou du concert et quelles mesures peuvent réduire ce risque de manière efficace et appropriée », indique le rapport.

Les chercheurs ont étudié ainsi « les caractéristiques de la formation de gouttelettes et du flux des aérosols » qui varie selon les instruments. Ainsi, avec la flûte « tous les matériaux utilisés pour les instruments (or, argent, etc.) produisent de l’eau de condensation qui s’écoule à l’extrémité de la flûte et est éliminée après avoir joué », alors que pour le hautbois « l’air est forcé à travers une très petite ouverture (maximum 0,3 mm) dans l’anche et s’écoule à travers l’instrument vers le sol. » Avantage du hautbois, « en raison de la très petite entrée d’air, seule une très petite quantité d’air, bien inférieure à la normale, circule à travers l’instrument et peut s’en échapper. » Quant au basson, « pratiquement aucun aérosol ne s’échappe du haut de l’instrument, puisque l’humidité est absorbée dans le système de tubes en bois d’environ 2,50 m de long ».

Pour les cuivres, outre la pression plus importante, c’est la question de l’éjection régulière des gouttelettes de condensation qui pose problème. Ce paramètre de l’humidité est très important à prendre en considération, car une expérience réalisée 48 heures auparavant en Bavière pour l’Orchestre symphonique de Bamberg et menée par le professeur Bernhard Richter, de l’Institut médical pour musiciens de l’Université de Fribourg, semble à première vue relativiser l’étude berlinoise.

L’expérience de Bernhard Richter dissocie clairement la production du son et la production d’air et d’aérosols. Quand on projette de la fumée devant les instrumentistes en train de jouer, on voit que celle-ci se déplace très peu : ils produisent du son, mais pas d’air. Par contre, si l’on respire ou tousse, la fumée se dissipe très vite. À Vienne, aussi, « il a été démontré que le flux d’air de la trompette est nettement plus faible que lorsque l’on parle ou que l’on tousse » (professeur Bertsch, Département de physiologie musicale, Faculté de musique de Vienne). Cela dit, le rapport du professeur Richter de Fribourg en arrive finalement aux mêmes consignes qu’à Berlin : 2 mètres entre les vents.

Quel répertoire ?

Avec les mesures berlinoises de distanciation, on pourrait mettre sur scène un orchestre de la taille des symphonies de Beethoven. L’OSM nous rappelle, par l’entremise de Pascale Ouimet, sa cheffe des relations publiques, que « l’OSM est locataire d’une salle et que la Place des Arts devra, avec la Santé publique, approuver les plans et scénarios concernant la Maison symphonique, qui communiquera avec tous ses locataires et artistes ». L’Orchestre Métropolitain nous fait part de plans de travail internes. Ils varient « selon différents facteurs : le déploiement du plancher de l’avant-scène ou encore la présence d’un soliste ou d’un piano », mais mènent à des chiffres allant « de 33 à 43 musiciens sur scène ».

Comme le souligne bien l’étude berlinoise, aux mesures particulières s’ajoutent des mesures générales de protection, soit l’autovérification quotidienne des signes cliniques, une dispense des musiciens appartenant aux groupes à risques, le respect des mesures d’hygiène, le nettoyage et la ventilation adéquats des locaux de travail, le port d’un masque jusqu’à la montée sur scène et la distanciation physique dans les couloirs.

Quant à l’étude sur les spectateurs dans la salle et leur circulation dans les foyers et couloirs, elle reste à réaliser.