«Lovers Rock»: la voix qui console

Le leader des Dears, Murray Lightburn (2e à partir de la gauche), décrit «Lovers Rock<i>» </i>comme un «<em>for fans only records</em>», un cadeau aux fans de la première heure.
Photo: Richmond Lam Le leader des Dears, Murray Lightburn (2e à partir de la gauche), décrit «Lovers Rock» comme un «for fans only records», un cadeau aux fans de la première heure.

Cela fait déjà vingt ans que The Dears nous chante l’imminence de la fin du monde, maintenant qu’on a l’impression d’y être, tu te sens comment, Murray ? Au téléphone, Murray Lightburn, leader du groupe indie rock montréalais, éclate de rire : « Genre : je vous l’avais bien dit, hein ? Franchement, je n’ai pas vraiment envie de penser que la situation me donne raison. Or, je dirai ceci : The Dears a toujours eu un point de vue très large concernant notre manière d’exister sur cette planète. Et je crois qu’au fil des ans, on est parvenus à raffiner notre perception du monde. »

« And don’t forget / This world has no chance / Against a flame / Throwing vehement romance », chante Murray sur l’excellent extrait The Worst in Us, l’une des pièces fortes du somptueux album Lovers Rock des Dears qui, comme à son habitude, souffle le chaud et le froid, le désespoir et le désespérément romantique, dans ses chansons cruellement d’actualité. « C’est curieux parce que, au moment d’écrire ces chansons, je n’avais évidemment pas [la pandémie] en tête, enchaîne Lightburn. Et là paraît l’album… Quelle coïncidence. » En fait, hormis la chanson Heart of an Animal qui ouvre avec panache Lovers Rock, onzième de la discographie du groupe, tous les autres titres pourraient avoir un lien avec la crise dans laquelle le monde est plongé.

Prenez Instant Nightmare !, avec son point d’exclamation. Très Pixies dans le genre jusqu’à ce que les violons arrivent durant le pont, sa rythmique pataude, ses guitares brouillonnes, la voix de Natalia Yanchak, épouse de Murray, qui mène la marche. Il y a la ballade soft rock Too Many Wrongs puis We’ll Go into Hiding à la toute fin du disque, quasi prophétique, avec ses théâtrales orchestrations de cordes, entre soul psychédélique et rock se terminant par ces rimes : « We’ll never turn back the clocks / We’ll make it last forever / On Lovers Rock », donnant ainsi un titre à ce disque qui, précisons-le, n’a presque rien à voir avec le sous-genre romantique du reggae incarné par Gregory Isaacs ou Freddie McGregor. « Originalement, on cherchait un peu de cette ambiance, cet esprit, sur le plan sonore, explique toutefois Murray. Seulement, courir après une référence musicale bien spécifique, ça peut vite devenir cheezy… »

Entendre un ami

En écrivant le tout dernier vers de We’ll Go into Hiding, « j’ai fini par comprendre que ce Lovers Rock que j’avais en tête était effectivement un lieu, un endroit, cette place sur laquelle on est pris et d’où on essaie de s’échapper, explique Lightburn. Tout à coup, tout l’esprit de l’album est devenu plus abstrait, plus métaphorique, plus en phase avec ce que The Dears a toujours fait, c’est-à-dire créer des chansons très ouvertes à l’interprétation. On n’a jamais été du genre à vouloir enfoncer à coups de marteau un concept dans la tête des gens. »

Et c’est la raison pour laquelle Murray Lightburn décrit aussi Lovers Rock comme un « for fans only records », un cadeau aux fans de la première heure, que l’on savourera en se rappelant le rock, urgent et expansif, du classique deuxième album des Dears, No Cities Left (2003).

« Je suis constamment inspiré par les rencontres que j’ai avec les fans durant mes tournées ». La plus récente étant celle de son album solo Hear Me Out, paru l’an dernier. La majorité des chansons qu’il présentait étaient tirées du répertoire des Dears ; une des confidences que lui adressaient le plus ses fans, « c’est qu’ils ont l’impression d’entendre un ami, quelqu’un qui les comprend. Ce genre de commentaire a aligné le travail qu’on a fait sur Lovers Rock. Une voix qui console. Sur l’album, certaines chansons ont des idées, des messages très forts, de la personnalité, mais les autres sont beaucoup plus abstraites. J’ai fini par comprendre que c’est grâce à ces textes plus abstraits que le public réussissait à trouver son propre sens aux chansons. Nous avons “embrassé” ça. »

« I can finally feel / The age coming upon us / And how / It hasn’t been entirely worthwhile », chante encore Murray sur Heart of an Animal. Ce sont les premiers mots entendus sur l’album, d’une chanson qui traînait depuis des années dans les tiroirs de l’auteur-compositeur-interprète, des mots qui résonnent encore mieux durant la pandémie. En vérité, on pourrait piger au hasard dans n’importe quel album des Dears et dénicher un texte qui résonne avec l’état du monde d’aujourd’hui.

« Depuis le début du groupe, on s’est fixé l’objectif d’écrire des chansons qui dureront dans le temps, commente Murray. On ne chante pas sur des sujets contemporains, plutôt à propos de choses qui ont toujours été avec nous. Je crois aussi que c’est la raison pour laquelle The Dears est toujours là, presque 25 ans plus tard. »  

Lovers Rock

The Dears, Dangerbird Records. Dès le 15 mai.