«On tape du pied, on bouge les mains!»

Yves Gagnon et sa complice Chantal Filion jouent les gentils troubadours presque toutes les fins de semaine.
Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Yves Gagnon et sa complice Chantal Filion jouent les gentils troubadours presque toutes les fins de semaine.

« Comment, ça va ? Comme ci, comme ci, comme ci, comme ça. » La voix d’Yves Gagnon résonne sur les murs de brique du gîte du Bel âge à Sherbrooke. Peut-être même l’entend-on jusqu’à l’autoroute 10 qui passe tout près. C’est samedi, un de ces samedis de mai où il fait beau et où le soleil tape sur la pelouse jaunie en train de revenir à la vie. Sur le grand balcon de la résidence pour aînés, les plus curieux sont sortis et tapent doucement des mains. Près de la balançoire qui semble battre la cadence, une préposée invite à danser un vieillard au regard vague et une dame toute frêle, dont le sourire accentue joliment les rides.

« Chanter, c’est une activité essentielle pour les gens qui sont isolés. C’est naturel pour moi de leur donner un petit peu de bonheur », explique Yves Gagnon, qui joue bénévolement les gentils troubadours presque toutes les fins de semaine depuis deux mois.

L’idée lui est venue au début du confinement quand il a entendu parler de musiciens dans Lanaudière qui jouaient devant les résidences pour personnes âgées. « Je me suis dit que ce serait le fun si tous ceux qui savaient jouer de la musique allaient faire ça dans les maisons de personnes âgées de leur région. » Il s’est décidé à appeler l’une des résidences les plus touchées par la COVID-19 à Sherbrooke. « Ils m’ont dit : “Oui, viens”. » Et voilà comment ses ballades résonnent maintenant chaque fin de semaine, jusque dans le cœur de bien des aînés en proie à l’angoisse et à la solitude.

Yves ne pensait pas avoir un tel succès. On se l’arrache même. « Il y a beaucoup de résidences qui m’appellent. Il y en a où je suis déjà allé chanter à Noël, et c’est très bien payé. Mais là, je le fais bénévolement. C’est important. Je sais qu’il y a d’autres chanteurs qui commencent aussi à faire ça », dit-il. « Câline, j’aimerais pas ça, qu’ils le fassent pour de l’argent. »

Un don de soi

« Je l’ai connu ya-ya en dansant le ya-ya… » Le synthétiseur joue dans le tapis et les haut-parleurs continuent de cracher la voix d’Yves Gagnon qui s’égosille derrière son micro. Il y a mieux comme acoustique, mais la chose est loin de préoccuper le chanteur, ni son public ravi. « J’ai mon ordi, mes colonnes de son et ma petite console, c’est quand même vraiment puissant. Je ne mets pas ça pour leur péter les oreilles ni leurs prothèses auditives, mais assez fort quand même. Et certains me disent de monter le son ! »

Si je peux faire un peu de bien, moi, c’est ça qui me fait plaisir

Chantal, sa complice dans la vie comme dans ces petites prestations en plein air, esquisse quelques pas de côté en tapant des mains. Derrière eux, dans les fenêtres où sont collés des arcs-en-ciel en papier, quelques paires d’yeux fixent la cour intérieure. « Allez, là-bas, on tape du pied si on peut, on bouge les mains. » Yves est intarissable d’enthousiasme et de bonté. Il faut dire que ce n’est pas la foule en délire du Centre Bell. Ni même celle des restaurants pleins à craquer où il avait l’habitude de chanter à Sherbrooke dans ses temps libres. Qu’importe. Yves Gagnon est là pour les bonnes raisons. « Si je peux faire un peu de bien, moi, c’est ça qui me fait plaisir. »

Le don de soi, il est un peu tombé dedans quand il était petit. Sa mère biologique étant devenue paralysée à la suite d’une poliomyélite, Yves avait été placé dans une famille d’accueil. « Quand j’ai recommencé à la voir, ça a été tout un choc. J’avais 3 ou 4 ans et elle était dans un fauteuil roulant en métal. Mais j’ai grandi en allant la voir de temps en temps pour l’aider. Un peu comme un aidant naturel », explique-t-il.

Cette expérience de vie n’est sans doute pas étrangère à ses choix professionnels. Après quelque temps comme aide-infirmier dans les Forces armées, il a travaillé comme préposé aux bénéficiaires. Il est maintenant auxiliaire familial pour le CLSC, une sorte d’aide à domicile pour les personnes âgées. Avec un petit budget du curateur public, on lui confie des missions : acheter des vêtements, raccompagner chez eux des patients sortant de l’hôpital ou encore faire des épiceries pour des gens en confinement. C’est comme jouer les marchands de bonheur pour tous ces gens ayant besoin d’aide.

Un cow-boy au grand cœur

« Quand le soleil dit bonjour aux montagnes… » Vêtu d’un jean et d’une chemise western, Yves Gagnon ne porte ni chapeau ni bottes. C’est qu’il n’est pas tout à fait un « vrai » cow-boy. Son truc à lui, quand il a commencé, c’était les ballades et les chansons de Brel, Aznavour et Dassin qu’il poussait lors des soirées de karaoké qu’il animait. Il y a 3 ou 4 ans, c’est comme chanteur dans les restaurants qu’il assouvissait sa passion, jusqu’à ce qu’il décroche le contrat au camping Joli-Mont, adossé à l’autoroute 610. « Les gens aimaient beaucoup le country, alors j’ai dû apprendre quelques chansons », dit-il.

Son père biologique jouant du violon, la musique lui a toujours coulé dans les veines. Mais c’est vers 13 ans qu’il a découvert qu’il pouvait faire du bien avec sa voix. « À ma polyvalente, il n’y avait pas grand-chose pour encourager les étudiants qui avaient de bonnes notes. Je suis allé voir le directeur et je lui ai dit que j’aimerais ça faire comme un spectacle de fin d’année pour les récompenser. Il y en avait un qui jouait de la guitare et moi, je pouvais chanter », raconte-t-il. Ce fut la première d’une longue tradition de soirées Méritas à son école secondaire.

Faire rire les oiseaux

« Ça fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles… » Sous un ciel bleu sans nuages, tout le monde ou presque bouge au moins le petit orteil au Gîte du Bel âge. Vickie, la responsable des loisirs, se déhanche aux côtés du duo. « J’aime ma job » lance-t-elle, en souriant. « On essaie de sortir tout le monde. Ce n’est pas simple, il faut tout désinfecter, mais qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour leur donner un peu de bonheur ? »

Chaque jour, ses collègues et elle essaient d’organiser une activité pour divertir les résidents, comme des discussions FaceTime ou des vidéos avec leurs proches. Dès que la résidence aura le feu vert du CIUSSS, les pensionnaires et les membres de leurs familles pourront se parler de part et d’autre de la clôture de fer installée pour permettre 2 mètres de distance. Mais déjà, les proches aidants pourront entrer à l’intérieur sous supervision.

Dimanche, pour la fête des Mères, Yves Gagnon a sorti son micro et son plus beau sourire pour rendre hommage aux mamans. Et ça continuera comme ça, assure-t-il. « La semaine prochaine, on m’a invité à aller chanter dans une résidence pour les cent ans d’un monsieur. »

« Comment, ça va ? Comme ci, comme ci, comme ci, comme ça. » C’est samedi et il fait vraiment beau au-dessus du Gîte du Bel Âge. Pour la prochaine heure, durant laquelle Yves va chanter le bonheur, ça peut juste bien aller.