​1948-2020: Dave Greenfield, anomalie géniale du punk et victime de la COVID-19

Dave Greenfield derrière ses  claviers lors d’un concert à Paris en 2012
Stranglers French Forum / CC Dave Greenfield derrière ses claviers lors d’un concert à Paris en 2012

Les groupes punks de 1977 qui s’embarrassaient d’un clavier et du type terne flanqué derrière se comptaient sur un doigt d’honneur. Les Stranglers furent donc cette géniale exception, avec dans le rôle du tresseur de guirlandes un type sagement coiffé, fils de musicien né à Brighton en 1948, qui avait usé plusieurs guitares dans sa jeunesse et s’était converti aux orgues par amour pour Jon Lord de Deep Purple et Rick Wakeman de Yes. Plus chien dans un jeu de quilles que David Paul Greenfield, à l’époque où le rock progressif est plus mal vu qu’une blennorragie, on ne trouvera pas.

Réputation incendiaire

Pourtant, recruté sur petite annonce en 1975 par un trio de Guildford déjà bien dépareillé (un batteur de 40 ans, un bassiste karatéka moitié français et un ex-chanteur folk), Greenfield s’emboîte immédiatement dans leur rock brut mais dilaté, innervé d’influences psychédéliques et hautement gourmand en énergie mélodique. Hugh Cornwell entend du Ray Manzarek, le clavier tempétueux des Doors, chez ce garçon qui a trop perdu de temps dans le prog, et voilà Greenfield embarqué dans une folle farandole où son Hammond grelottant fera des merveilles sur les premiers albums.

Des morceaux de bravoure comme Get a Grip (On Yourself), No More Heroes ou leur reprise de Walk on By du duo Bacharach-David donnent toute la dimension spectrale d’un jeu virtuose que la rugosité du groupe ne parvient — et ne cherche — pas à contenir. Plus subtils que ne laisse penser leur fan-club de motards et de skinheads, traînant une réputation incendiaire qu’ils cultivent pour la gloriole, les Stranglers sont un paradoxe ambulant dont Greenfield est l’élément pivot. Lorsqu’il étend sa gamme chromatique avec des synthés, c’est tout le son bouillant du groupe qui perd quelques degrés mais gagne en étrangeté, et un titre de 1979 donne une assez juste définition de leur fatras : Baroque Bordello.

Aventures buissonnières

C’est d’ailleurs en allant chercher son inspiration dans le répertoire baroque que Greenfield propose un jour au groupe, alors dans une impasse commerciale et judiciaire, une valse entièrement jouée au clavecin qui devient l’un des plus gros succès européens de l’année 1982 : Golden Brown. C’est encore en grande partie à Dave le discret que l’on doit certaines des architectures sonores qui donnent leur majesté à Feline, Aural Sculpture ou Dreamtime (avec l’autre succès le plus connu du groupe, Always the Sun), durant ces années 1980 où leur style assagi repose beaucoup sur ses beaux arpèges.

Partant aussi pour toutes les aventures buissonnières, Greenfield avait sorti un drôle de disque d’expériences synth-pop en échappée avec le bassiste Jean-Jacques Burnel (Fire & Water, en 1983) et délivrait toute sa science du rock garage sixties au sein des Purple Helmets, groupe potache de reprises monté avec Burnel et John Ellis des Vibrators.

À 71 ans, avant d’être terrassé par la COVID-19 après une hospitalisation pour des problèmes cardiaques, Dave Greenfield était surtout toujours membre des increvables Stranglers (sans Cornwell, démissionnaire il y a trente ans), dont le Farewell Tour avait lui-même été perturbé par le virus. S’il reprend un jour, ils auront du mal à lui trouver une doublure à sa hauteur.