Souldia et la conciliation rap famille

Le rappeur Souldia présente une sélection plus éclectique que jamais dans les 18 morceaux qui constituent son album «Backstage».
Photo: Mike Massa Le rappeur Souldia présente une sélection plus éclectique que jamais dans les 18 morceaux qui constituent son album «Backstage».

Le héros des rues de Limoilou met tout le monde au diapason dès la première chanson de Backstage : oui, il y a des refrains pop sur son huitième album en quinze ans de carrière, et tant pis pour les haters. « J’ai chanté quelques mélodies / Pour eux, c’est commercial / J’ai lu leurs commentaires de merde / je ne les tolère pas », rappe-t-il sur Invité mystère en ouverture d’album, ajoutant plus loin « Pour toi, ce n’est que de la musique / Pour moi, c’est une petite façon humaine de me rendre utile ». À bon entendeur…

« Moi, j’aime lancer la balle dans une direction à laquelle personne ne s’attendra », lance Souldia pour illustrer la trajectoire musicale, inouïe dans son œuvre, que prennent le costaud Backstage et ses dix-huit chansons s’étirant sur près de 75 minutes. Les 75 minutes les plus éclectiques qu’il nous ait jamais offertes, passant de chansons introspectives, comme l’extrait Mélomane, du Souldia classique, à des bombes pop telles que la chanson-titre, sertie d’un fameux refrain chanté par Eli Rose, l’étonnante Un jour à la fois, et même la percutante Rêve de jeunesse, sa collaboration avec Loud.

 
L'album «Backstage»

« En faisant ça, je sens que je brasse les cartes, poursuit Souldia sur son élan. Je leur impose [ces nouveaux sons] au lieu de suivre le courant et de faire ce que je sais qu’ils aiment déjà. Fuck that — je suis un gamer, je me lance dans le vide ! […] Si t’arrêtes d’écouter ma musique parce que t’es déçu par une chanson, ben tant pis, nos chemins s’arrêteront là. »

Pourtant — et c’est là le génie de cet album —, il y a tellement de matériel et d’ambiances variées que tout le monde y trouvera son compte. Les fans de la première heure accrochés aux récits crus qui ont fait la réputation de Souldia comme les nouveaux fans que se gagnera le rappeur en faisant preuve d’une ouverture d’esprit musicale. À moins que ce soit une sensibilité pop découverte depuis peu ? Une belle découverte alors, si c’est le cas, qui a permis à Souldia de se confier comme jamais auparavant sur la sobre Magnifique, en hommage à son père.

Il y a même une vraie de vraie chanson d’amour sur ce disque, mais composée et interprétée sans compromission, à l’image de l’auteur. Elle s’appelle… Sexto. Formidable et crue ! « Cru, c’est un peu ma signature », dit Souldia, sourire dans la voix. « C’est aussi une de mes chansons préférées sur l’album », une ode à sa blonde de laquelle il s’ennuie lorsqu’il part en tournée : « Moi, estie, ça fait dix ans que je suis en tournée », laisse tomber un Souldia qu’on sent quand même un peu dépité, joint « barricadé » chez lui avec sa petite famille. « Je n’ai jamais passé un mois complet à la maison comme ça, à me tourner les pouces ! »

Être encore là

L’immobilité forcée, bien que temporaire, se vit comme un choc pour le rappeur rompu aux grandes foules, partout en province. Le virus l’a déjà contraint à annuler une dizaine de concerts, dont les lancements prévus à Québec et à Montréal pour Backstage. Il ronge son frein en se consolant auprès de ses enfants et de sa blonde.

Pas question pour autant de remettre à plus tard le lancement de cet album, l’un des plus attendus de la saison rap québécoise. « Je fais face à une situation où j’ai promis un disque, alors, dans ma tête à moi, il sort, et je ne reviendrai pas en arrière », quitte à subir les contrecoups de la délicate conjecture, d’autant que le rappeur persiste « encore sur [le marché] physique. Le CD, c’est mon gagne-pain, je vends encore beaucoup de disques ; mes fans les collectionnent, donc sur ce plan-là, ça me rentre un peu dedans » financièrement. « Sortir le disque, c’est un peu ma façon d’être encore présent, même si je ne suis pas sur la route », d’autant, estime-t-il, qu’il y a là-dessus des chansons qui feront du bien aux fans.

Avec ses productions réglées au quart de tour et ses nombreux invités, tous excellents — Tizzo sur une Mega Moula obsédée par la drogue, White-B sur la plus douce Every Day, FouKi et un épatant Eman d’Alaclair Ensemble sur Nouveau soleil, Farfadet bien en verve sur Les derniers seront les premiers, Les Sozi sur Joyeux Noël et, fait rare, deux poids lourds du rap hexagonal, Seth Gueko et Sinik, sur Rouge neige. On est bien loin des pistes lugubres, sombres et parfois violentes de L’album noir paru sans crier gare en décembre 2018. « Ah oui, confirme le MC. Le Black Album, c’était ma période creuse. Lorsque j’ai terminé d’enregistrer ça, j’ai fait une dépression de deux semaines. Ç’aurait été impossible de lancer un disque pareil ces temps-ci, et c’est aussi pour ça que je tenais à ce que l’album paraisse quand même. »

Sur le plan créatif, cependant, la crise ne changera rien pour celui qui se décrit comme un compositeur compulsif, « qui écrit tout le temps, dans l’autobus de tournée entre deux villes, même à l’endos des boîtes de céréales. J’écris tout le temps, pas besoin d’une pandémie pour m’y mettre ! ».

Backstage

Souldia, Disques 7ième ciel