Céline Dion, le stradivarius de Jean-Jacques Goldman

Que l’album porte le titre «<i>D’eux»</i> signale aussi une volonté de mettre en avant l’influence de la chanteuse sur sa création.
Photo: Monic Richard Que l’album porte le titre «D’eux» signale aussi une volonté de mettre en avant l’influence de la chanteuse sur sa création.

Il y a 25 ans, Céline Dion lançait D’eux, l’album francophone le plus vendu au monde. Retour sur le rôle de Jean-Jacques Goldman dans l’avènement d’une Céline plus touchante, ainsi que sur les changements de perception amorcés par ce disque.

« Je me rappelle que Jean-Jacques et moi, on lui disait : “Céline, chante comme si tu avais un petit bébé dans les bras” », raconte Erick Benzi, coréalisateur et principal arrangeur de D’eux, l’album francophone le plus vendu au monde (près de 10 millions d’exemplaires), qui paraissait il y a exactement 25 ans, le 30 mars 1995. Pour que tu m’aimes encore, Je sais pas et J’irai où tu iras ? C’est là-dessus que ça se trouve.

L’anecdote du collègue de Jean-Jacques Goldman ne pourrait être plus en phase avec le discours qui accompagnera d’emblée la parution de ce disque. Résumons : au printemps 1994, la star de la musique française soumet à Sony son vieux rêve d’offrir un cycle de chansons à Céline Dion, obtient l’assentiment de celle-ci (ainsi que celui de son agent et mari, René Angélil), puis s’immerge dans l’univers de sa muse avec une obsession digne d’un method actor, afin de lui coudre sur mesure des refrains traduisant ses doutes et ses joies de jeune mariée.

Mais il l’exhortera surtout — c’est le cœur de ce que l’histoire officielle retient — à « déchanter », à en faire moins avec ses cordes vocales, dont des feux d’artifice de trémolo jaillissent immanquablement lorsqu’elle pousse la note dans la langue de Barbra Streisand. Autrement dit : chanter comme avec un petit bébé dans ses bras.

On tente à l’époque de trouver des stratégies pour qu’on cesse de voir Céline qu’à travers la lunette de son gérant. On tente de lui attribuer une plus grande agentivité, de reconnaître sa capacité d’agir sur son matériel.

 

La voix de Céline Dion, bloc de glaise qui n’attendait que le sculpteur Goldman pour révéler sa vraie beauté ? Erick Benzi nuance amplement ce récit. Si la paire de réalisateurs a assurément guidé Céline, l’interprète n’avait certainement pas besoin d’être accompagnée phrase à phrase. « Je réécoutais récemment les pistes vocales et il n’y en a pas une à jeter », assure le musicien, qui comptera plus tard parmi les quatre types de l’album 1 fille et 4 types (2003).

« Souvent, quand je travaille avec une chanteuse, les premières prises lui servent à réchauffer sa voix. Et il y a toute une mise en scène à créer pour qu’elle soit à l’aise. Faire des voix, c’est pour plusieurs un moment difficile, c’est se mettre à nu, montrer ses faiblesses. Céline, elle, fait tout son travail intérieur en amont. Et elle est tellement sûre d’elle ! C’était une bouffée d’oxygène — que du bonheur ! — de constater dès le départ que ce ne serait pas compliqué. Les premières prises étaient toujours parfaites. Il y a des chansons qu’elle demandait à rechanter, pas pour les refaire mieux, mais parce qu’elle savait qu’elle n’allait plus jamais les rechanter. Pour moi, c’était du jamais vu. »

Légitimer Céline

D’eux paraît à un moment charnière dans la trajectoire de Céline Dion, souligne pour sa part la professeure au Département de communication de l’Université de Montréal Line Grenier. Malgré tous les efforts que son équipe déploie afin qu’on la considère toujours comme une Québécoise à part entière (elle refuse très théâtralement le Félix de l’artiste anglophone de l’année au Gala de l’ADISQ 1990), les trois albums en anglais qu’elle fait paraître au début des années 1990 sont à certains égards reçus comme une trahison. Elle peine par ailleurs, depuis son entrée dans l’âge adulte, à se forger un répertoire en français (Dion chante Plamondon, en 1991, est essentiellement composé de reprises).

Que l’album porte le titre D’eux signale aussi une volonté de mettre en avant l’influence de la chanteuse sur sa création. « On tente à l’époque de trouver des stratégies pour qu’on cesse de ne voir Céline qu’à travers la lunette de son gérant, explique Mme Grenier. On tente de lui attribuer une plus grande agentivité, de reconnaître sa capacité d’agir sur son matériel. »

Sans complètement faire taire les détracteurs de la star, D’eux pose ainsi les premiers jalons d’un processus de reconsidération de son œuvre et de sa figure. Les discours sur l’éthique de travail monastique de l’artiste et sur l’équipe québécoise dont elle s’entoure, ainsi que l’imprimatur d’un auteur-compositeur respecté comme Goldman, dénouent plusieurs enjeux de légitimité qui marquent son parcours depuis les années 1980. « Les critiques persistent, mais à partir de ce moment-là, les critiques viennent toujours avec des nuances. »

Un album sacré

Avec des titres comme Les derniers seront les premiers et La mémoire d’Abraham, D’eux semble parfois avoir été écrit par Goldman avec sa guitare dans une main et une Bible dans l’autre. Pour Erick Benzi, ces textes témoigneraient moins cependant d’intentions prosélytiques, que d’une volonté de s’incliner devant une forme universelle — païenne ! — de sacré. « Jean-Jacques voyait en Céline quelqu’un de pur à l’intérieur, quelqu’un qui ne triche pas. Le sacré dont il est question sur D’eux, c’est le sacré des choses qui nous dépassent et nous transforment, comme sa voix. »

« D’eux, au fond, c’est notre histoire à René et à moi », confie quant à elle Céline Dion dans son autobiographie, Ma vie, mon rêve (Robert Laffont, 2000). Un aveu plutôt équivoque à la lumière des paroles de Pour que tu m’aimes encore, qui alimentent une panoplie de théories chez ses disciples (« Je deviendrai ces autres qui te donnent du plaisir / Vos jeux seront les nôtres si tel est ton désir »).

C’est lors de leur participation à la défunte émission Stéréo pop que Les sœurs Boulay présentent pour la première fois leur relecture de Pour que tu m’aimes encore. « Je me rappelle que j’étais en rupture à ce moment-là et que cette chanson-là nous était apparue comme une évidence, raconte Stéphanie Boulay. Mais je me rappelle aussi qu’on avait été troublée en se penchant sur ce texte qu’on connaissait sans vraiment le connaître. »

« On dit que Céline chantait de façon maniérée avant D’eux, que c’est Jean-Jacques Goldman qui a rendu Céline touchante, pertinente. Mais je pense qu’on lui donne beaucoup trop de crédit », poursuit cette admiratrice de longue date de la chanteuse. « Moi, Céline me touche autant sur Dion chante Plamondon. Il y a moins de maturité dans sa voix, elle est un peu plus jeune, mais on y croit. Jean-Jacques Goldman écrit des textes raffinés, des mélodies exceptionnelles, mais il est allé chercher en Céline le stradivarius qu’il n’avait pas. Céline a plus apporté à Goldman que Goldman à Céline. »

2 commentaires
  • Stephen Aird - Inscrit 30 mars 2020 17 h 03

    Il est vrai que les deux sont creux

    Comparer Ceuliiine à un instrument crée par un luthier de génie. En fail c'est un violon, un alto, un violoncelle ou une guitare qui tient la comparaison? Mettre sur un pied d'égalité cet instrument à une musique pop qui sera oubliée sous peu, ce n'est quand même pas les Beatles.
    Il est vrai que l'instrument à cordes, sans archet ni interprète ne produit aucun effet, il est vide..
    L'omerta est terminée Dominic, prenons une pause.

    • Pierre Belzile - Abonné 31 mars 2020 07 h 50

      Monsieur Aird, Céline Dion et l'album D'eux ce n'est pas pour vous? C'est correct. Mais contrairement à vous, plusieurs personnes apprécient beaucoup. Pourquoi mépriser arbitrairement le plaisir de ceux qui aiment entendre ces chansons et cette musique?