Marie-Gold prend de l’avance

La rappeuse Marie Gold pour la sortie de son premier disque.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La rappeuse Marie Gold pour la sortie de son premier disque.

Ça fait des années que Marie-Gold fonce à visière baissée dans la scène rap, ce n’est certainement pas un virus qui allait l’arrêter. De ses débuts au sein du collectif Bad Nylon il y a plus de cinq ans, beaucoup de salive versée sur le ring des soirées WordUP ! Battles, beaucoup de nuits blanches passées à construire ses beats, pour en arriver enfin à Règle d’or, son premier album. En reporter la sortie ? Le sujet a été soulevé avec sa maison de disques : « Les prochains temps seront tellement incertains de toute façon, raisonne la rappeuse. Et puis, de mon côté, ça fait un moment que je porte cet album-là, alors… C’est mon motto : aller de l’avant ! »

Elle commence à peine à le réaliser. Il est enfin sorti, ce disque. Vendredi dernier, sur toutes les plateformes numériques ; la version physique attendra que passe la vilaine grippe. « C’est un moment émouvant pour moi, dit la musicienne, parce que j’en suis fière. J’en prends à peine conscience, car la dernière semaine a été davantage occupée, émotionnellement, par l’actualité : les écoles qui ferment, les mises à pied, l’obligation de couper les liens [physiques] avec les parents et les amis… Y a comme dans l’air un mélange de nihilisme et de positivisme, parce que c’est aussi pour moi l’occasion de réfléchir et de créer. »

Avancer, en somme. C’est le grand mérite de Règle d’or : les onze chansons de cet album nous permettent de mesurer le chemin parcouru par Marie-Gold depuis ses premiers raps enregistrés avec Bad Nylon, chemin jalonné par la sortie de son premier EP, Goal : Une mélodie, au printemps 2018. Que du progrès, la qualité rehaussée des textes, une assurance nouvelle dans l’interprétation plus variée sur les rythmiques pop et R&B, solidifiée sur les morceaux purement rap.

Il y a que, sur le plan des productions, l’évaluation est encore à faire, non pas qu’elles soient quelconques, mais parce qu’elles ont été confiées à des collègues : « Sur le EP, rappelle Marie-Gold, j’ai tout fait, les beats et les raps », alors que sur Règle d’or, elle s’est adjoint des talents de compositeurs-réalisateurs d’ici, dont Mammouth et Dayziz du collectif Novengitum d’Hochelaga-Maisonneuve, de Paris (Lister Désir) et de Bruxelles (Mowley). « Y a des chansons sur cet album que je n’aurais pas encore pu sortir toute seule, estime-t-elle. Je n’écarte pas la possibilité de revenir à la production de manière totalement autonome, mais le travail en collaboration sur Règle d’or m’a ouvert à d’autres possibilités — surtout les productions plus trap, plus “bangers” », comme la menaçante Impatiente en début de disque et la lourde JACK.

« Je demeure réalisatrice de mon album, je pouvais aller jouer dans les sessions [instrumentales] pour les retravailler, si bien qu’il y a beaucoup de coproductions » sur cet album qui aborde le hip-hop sous plusieurs angles, du trap au boom-bap, en passant par les rythmes plus pop et dansants comme celui de Mémoire, l’une des meilleures de Règle d’or. Marie-Gold a toutefois choisi d’employer un ton plus conciliant — en opposition aux rugissements des MC vantards se vautrant dans « le brag rap ». La musicienne acquiesce : « Mon disque, ce n’est pas une version québécoise de l’album de Cardi B. Les chansons sont quand même smooth, même si je n’ai pas écrit les textes dans cette perspective, sinon peut-être pour la chanson estivale de l’album, Mémoire — j’adore d’ailleurs le texte de cette chanson-là. »

Les collaborations ne se limitent pas aux instrumentaux, alors qu’on entend Stone sur s.w.t.i.d., puis Kirouac et Lydia Képinski sur l’excellent extrait Goélands. « Je revenais d’une grosse semaine de débauche avec mes anciennes colocataires, et m’est venue l’idée d’écrire une chanson sur les goélands, comme une image de ces oiseaux de nuit qui avalent toute la scrap qu’on leur donne… » Elle entendait les voix de Kirouac et de Képinski sur cette chanson, « un triangle de la jeunesse montréalaise sur cette sorte d’hymne à la fête ». Elle connaissait déjà Kirouac, mais pas Lydia, qu’elle a contactée par courriel. « On est devenues amies tout de suite après la collaboration ; on fait du jiu-jitsu ensemble ! »

Il y a cependant une chanson dont elle assure complètement la composition et réalisation instrumentale, et elle est riche en symbolique : Doser, à la toute fin du disque, sertie d’un passage spoken word de J.Kyll du légendaire trio Muzion. C’est le son d’un passage du flambeau, d’une pionnière du rap québécois à sa relève au féminin.

« Ouais… C’était l’intention. J’ai passé beaucoup de temps au téléphone avec Jenny [Salgado] pendant le processus créatif qui a mené à l’album. C’est une présence inspirante. Elle m’appuie dans mon projet, comprend le contexte dans lequel je le sors », celui d’une des trop rares femmes à évoluer sur la scène rap francophone au Québec. « C’est une chanson à la fois très personnelle et émotive, avec la voix de Jenny qui conclut le disque — un peu comme Oxmo Puccino sur l’album de Hamza, le vétéran qui donne sa bénédiction. Humainement, par sa présence, sa confiance, elle est une mentore pour moi. »