Il y a de l’amour à la fin du monde chez Basia Bulat

Basia Bulat bifurque vers l’indie pop et le rock, libérant du même coup sa plume du carcan folk.
Photo: Richmond Lam Basia Bulat bifurque vers l’indie pop et le rock, libérant du même coup sa plume du carcan folk.

Celui-là arrive à point. Are You in Love ?, cinquième album de l’autrice-compositrice-interprète Basia Bulat, fait un bien fou. Sa plume est un service essentiel. Sa voix, le respirateur sur lequel on sent le besoin de se rebrancher. Après avoir confié la douleur d’une peine d’amour sur le sophistiqué Good Advice de 2016, la Montréalaise redonne au réalisateur Jim James, leader de My Morning Jacket, les rênes de ce resplendissant album gorgé d’amour et d’espoir.

Cette voix, d’abord ; lorsqu’elle ouvre la bouche, Basia Bulat est aussi réconfortante que l’apparition du Dr Horacio Arruda à la télévision, aussi nécessaire que les amis nous livrant des victuailles en situation de quarantaine. Un timbre clair et puissant serti de son caractéristique trémolo qui nous prend aux tripes. « Il y a beaucoup de chanteurs folks qui ont ça, c’est même très commun », glisse au passage Basia. On pense d’emblée à la grande Joan Baez et ses caressantes cordes vocales. « I love her ! » avoue la musicienne qui passe aisément de l’anglais au français durant notre conversation — originaire de la région de Toronto, Bulat a choisi de s’installer à Montréal il y a cinq ans.

« J’ai essayé de me débarrasser de ce trémolo, confie-t-elle. Mais pourquoi me forcer à chanter autrement ? C’est juste une manière de chanter que j’ai toujours eue. » Et dont elle pourrait avoir hérité de sa famille, pour peu que l’on s’imagine que ce peut être un miracle de la génétique. « Ma mère joue du piano classique et de la guitare et l’enseigne ; par contre, elle a une voix… très aiguë, c’en est presque étonnant ! Ma grand-mère et mon oncle, eux, chantaient tout le temps le répertoire traditionnel polonais et avaient tous deux un trémolo très prononcé. Alors, ouais, c’est peut-être génétique ? »

Oh, my Darling, son premier album paru en 2007, avait été en partie financé avec ses prêts étudiants. « À l’époque, je ne pensais pas avoir le talent pour devenir une vraie chanteuse, je n’imaginais pas que ça allait devenir ma carrière — je m’imaginais plutôt composer des chansons pour les autres. Or, ça fait maintenant 13 ans que j’explore les possibilités de cet instrument, les limites de ma voix, et j’ai le sentiment d’en apprendre sur ma voix tous les jours. »

Nouveaux horizons

Après trois albums de chanson folk grâce auxquels ses talents d’interprète et de multi-instrumentiste (pianiste et guitariste, on l’associe toutefois beaucoup à son inséparable autoharpe, instrument typique de la musique des Appalaches) ont fait le tour du monde, la sortie de Good Advice il y a quatre ans signalait le début une transformation esthétique dans la création de Basia Bulat, transformation confirmée par Are You in Love ? Avec le coup de main de son ami Jim James, la musicienne bifurque vers l’indie pop et le rock, libérant du même coup sa plume du carcan folk.

« Totalement, répond-elle. Je crois que [cette évolution] est naturelle, dans la mesure où j’ai toujours cherché à explorer, à changer, à évoluer, c’est inévitable. Mais il est vrai que je ressens ces deux récents albums comme un renouveau. À bien y penser, j’ai approché la musique comme tellement de choses qui arrivent, souvent en même temps, dans nos vies : en fonçant. »

La vie de Bulat a eu ses hauts, ses bas et ses révélations depuis qu’elle s’est installée à Montréal. Après la rupture amoureuse, une nouvelle relation (elle est aujourd’hui mariée), un grand deuil aussi, celui de son père, évoqué sur la tendre et magnifique Fables trouvée à la fin de l’album. Sur la ballade rock bercée par de somptueuses orchestrations de cordes ElectricRoses, l’une des deux chansons coécrites avec sa grande amie Meg Remy (U.S. Girls), Bulat trouve la compassion en chantant la féminité et « comment on se sent en grandissant avec les attentes qui viennent avec » le fait d’être une femme.

L’autre chanson crée avec Remy est plus grave dans le propos, une ballade au parfum country articulée par une batterie tendue, « une chanson à propos de la violence domestique. En joggant dans mon quartier, j’ai croisé un couple en train d’argumenter violemment. J’ai accouru avec mon téléphone, hurlant que j’allais appeler la police ; l’homme s’est sauvé et la fille est demeurée là, sous le choc et très gênée. Sur le coup, j’avais tellement de choses à lui dire, mais pour elle comme pour moi, c’était dur de mettre des mots sur ce qui venait d’arriver. En rentrant, j’ai tout de suite appelé Meg pour lui raconter. C’est elle qui m’a dit qu’il fallait en faire une chanson », avec ce titre qui dit tout : « T’as beau essayer de cacher les bleus avec du maquillage, il restera toujours un peu de bleu dessous… »

Basia se ressaisit au bout du fil : « Mais tout ça est tellement sérieux, alors que ce disque est pourtant plein d’amour et de joie ! » De Are You in Love au début jusqu’à l’explosive Love Is at the End of the World, un succès assuré avec lequel Basia s’imagine désormais clore chacun de ses concerts, ce nouveau disque exulte, embrasse, étreint ! Homesick, « la chanson la plus rock que j’aie jamais enregistrée », le groove insidieux et fiévreux de l’immense No Control, traversé par les notes du vieux piano résonnant sous les doigts de Basia (elle joue de la majorité des instruments sur cet album), le bel élan soft-rock de Your Girl, son motif de guitare espiègle et ses synthés douillets !

Ainsi, Are You in Love ? est une sorte de réplique au ton plus affligé de Good Advice, confirme Basia Bulat. « C’est étrange, lorsque j’ai commencé à travailler sur cet album, j’ai écrit à Jim en lui disant : “J’ai vraiment envie de faire un album sur le thème de la compassion” », qui s’exprime avec tellement de grâce sur l’angélique ballade Already Forgiven, un des joyaux de la face B de l’album.

« Mais je ne savais pas comment j’allais y parvenir. J’ai fini par comprendre que le seul moyen d’écrire à propos de la compassion, c’est en parlant d’amour. Je voulais d’un beau disque… bien que j’aie encore des sentiments partagés sur le fait de lancer un album ces temps-ci. J’espère seulement qu’il pourra être utile à certaines personnes, qu’il fera un peu de bien. »

 

Are You in Love ?

Basia Bulat, Secret City Records