Comment les grandes épidémies ont influencé la création musicale

Le médecin au temps de la peste
Photo: iStock Le médecin au temps de la peste

En deux semaines, la COVID-19 a modifié notre rapport à la culture, a suscité de nouveaux échanges en privé ou en public. Le confinement de plus d’un milliard d’êtres humains connectés amène orchestres et opéras à abattre les murs de leurs salles de spectacles et à s’inviter dans votre salon. Et après ? Tout sera-t-il comme avant ? Peut-on retracer la manière dont les épidémies, les maladies, ont marqué le cours de l’histoire de la musique ? Tour d’horizon, de la peste noire à la grippe espagnole, en passant par la syphilis ou la tuberculose.

Un premier élément de réponse se trouve dans ces vers de Guillaume de Machaut (1300-1377). Écrits en 1349 par le plus grand musicien du XIVe siècle, ces extraits du Jugement du roi de Navarre, dédié à Charles le Mauvais, roi de Navarre, décrivent la plus grande épidémie de l’histoire, la grande peste noire, qui, entre 1348 et 1350, décima quasiment la moitié de l’Europe.

« L’air qui était net et pur
Fut alors vil, noir et obscur
Laid et puant, trouble et pus ;
Par la nuit, tout fut corrompu.

Aussitôt de sa corruption,
Eussent les gens l’opinion
Que corrompus ils en devenaient
Et que leur couleur en perdaient.

[…]

Le nombre de ceux qui moururent,
De tous ceux qui sont et ceux qui furent
Sans savoir s’en débarrasser
Personne ne pourrait les dénombrer,
Imaginer, penser ni dire
Se figurer, montrer ni écrire,
Car plusieurs alors certainement
Ouïr dire communément
Qu’en MCCCXLIX
De cent n’en demeuraient que neuf. »

Certains voient dans la nouvelle Europe qui renaîtra de ses miasmes le ferment de la Renaissance. Les plus littéraires rattachent ce mouvement à la figure de Pétrarque, exact contemporain de Machaut : 1304-1374, qui, lui aussi, a échappé à la Grande Faucheuse.

Même si le mouvement de la Renaissance est davantage associé au XVe siècle, la fin du Moyen Âge musical est incarnée par Guillaume de Machaut, le créateur de la première messe complète, la Messe de Nostre Dame, qui passe aujourd’hui pour l’« inventeur de la polyphonie ». Françoise Ferrand le définit comme un « esprit exceptionnel qui fut à la fois le plus grand poète français de son siècle et le premier grand compositeur », revendiquant la noblesse de la musique sacrée, mais aussi de la musique profane.

Fait notable, la période créatrice prolifique de Machaut se situe dans les dix années suivant la fin de l’épidémie de peste noire. En Italie, c’est l’époque du Décaméron de Boccace (1355) et de l’Ars nova, un art nouveau qui fait la part belle à l’improvisation mélodique dans des formes appelées « madrigal » (polyphonies à deux ou trois voix), « caccia » (canons et ritournelles) et « ballades », ou chansons à danser. Francesco Landini (1335-1397), sur lequel une récente parution a attiré notre attention, est le maître de la musique à Florence.

Les ravages de la syphilis

Les vagues subséquentes de peste auront parfois des conséquences surprenantes. Ainsi, la peste de 1630 en Italie aura raison de l’usage d’un formidable instrument : le cornet à bouquin. Fortement concurrencé par le violon dès les années 1620, le cornet voit un tiers de ses virtuoses mourir, comme le racontait William Dongois au Devoir en 2010. Il tombera en désuétude.

Une autre maladie apparue à la fin du XVe siècle fait des ravages dans l’histoire de la musique. Les théories sur l’apparition de la syphilis sont variables, mais un certain nombre d’historiens pensent qu’elle a été rapportée par les navires de Christophe Colomb. On rapporte des cas emblématiques à Naples vers 1495.

Selon la théorie du bouc émissaire, en vigueur dans toutes les épidémies, la syphilis est « napolitaine » pour les Français, « française » pour les Allemands, « allemande » pour les Polonais et « polonaise » pour les Russes ! Du XVI au XIXe siècle, la prévalence de cette maladie a été telle qu’elle a changé le cours de l’histoire musicale en fauchant prématurément des génies de la musique, dont six poids lourds détaillés ci-après.

Franz Schubert a vécu 31 ans. Il contracte la syphilis en 1823 à l’âge de 26 ans et passe une partie de cette année-là à l’hôpital. Il compose la Symphonie « inachevée ». Dans les 18 derniers mois de son existence (il sera finalement emporté par une fièvre typhoïde), il accumulera les chefs-d’œuvre : Voyage d’hiver, Trio opus 100, dernières sonates pour piano, Quintette pour deux violoncelles… Gaetano Donizetti naît la même année que Schubert. Il vivra vingt ans de plus que lui, mais, très malade, ne composait plus guère depuis Don Pasquale (1843). L’œuvre de celui qui fait le pont entre Rossini et Verdi laisse un goût d’inachevé. Emmanuel Chabrier (mort à 53 ans), Bedrich Smetana (rendu sourd par la maladie), eux aussi, avaient tellement d’autres choses à nous dire.

Quarante-deux ans. C’est le temps de vie alloué à Hugo Wolf (1860-1903), qui contracta la syphilis à 17 ans. Wolf est connu comme un maître du lied après Schubert, mais qu’aurait été son œuvre scénique, son action musicale à Vienne? La maladie le conduisit, comme Robert Schumann (1810-1856), mort à 46 ans, infecté à 21 ans, et lui aussi en proie à des délires et à des crises de productivité intense (tous deux plus de cent lieder en une année) suivis de périodes de prostration.

Opéra et traumatismes

Comment ne pas remarquer que la maladie est le ressort dramatique des deux opéras les plus populaires du monde? Mimi dans La bohème de Puccini et Violetta dans La Traviata souffrent de tuberculose. La Traviata a vu le jour en 1853, Verdi ayant assisté à une représentation de La dame aux camélias d’Alexandre Dumas créé en février 1852. Les Scènes de la vie de bohème de Murger, sur lesquelles repose l’opéra de Puccini, avaient été adaptées pour le théâtre en 1849. Mimi et Violetta n’ont évidemment pas le monopole des héroïnes souffrantes (Manon, la comtesse dans l’opéra Lulu, etc.), mais leur mal est une grande préoccupation de l’époque. La tuberculose était, dans la seconde moitié du XIXe siècle, responsable de près de 15 % des décès en Europe du fait sa contagiosité par voie aérienne. Ce n’est qu’en 1882 que Koch trouva le microbe responsable.

La grande épidémie du XXe siècle, la grippe espagnole, survient à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle fera encore plus de morts que la guerre. Le double traumatisme est profond. Il est toujours hasardeux de faire des relations de cause à effet, mais comme de l’Ars antiqua est né l’Ars nova au XIVe siècle, après le traumatisme on observera une réinvention du système, un besoin de tester de nouvelles voies musicales avec le dodécaphonisme.

Les épidémies ont traversé quelques rares livrets d’opéras, dont celui d’un compositeur qui a survécu au double traumatisme de la décennie maudite. Chef-d’œuvre méconnu, Œdipe (1936) est le seul opéra de George Enesco (1881-1955) : c’est la peste qui est omniprésente au 3e acte de cette œuvre enregistrée par Michel Plasson.

Guido et Ginevra ou La peste de Florence, opéra en cinq actes, de Fromental Halévy (1838) sur un livret de Scribe, n’a pas eu la chance d’un enregistrement, mais Un festin en temps de peste de César Cui, opéra en un acte (1900) d’après Pouchkine, a été gravé par Valeri Polianski pour Chandos. Il est intéressant de noter que Pouchkine écrivit sa tragédie pendant l’épidémie de choléra qui sévissait à Moscou en 1831, choléra qui se retrouve au centre de Mort à Venise l’ultime opéra de Britten (1973).

La peste d’Albert Camus, qui comprend une éloquente scène de mort en direct d’un chanteur pendant une représentation d’Orphée et Eurydice de Gluck (« la peste sur la scène sous l’aspect d’un histrion désarticulé et, dans la salle, tout un luxe devenu inutile, sous la forme d’éventails oubliés et de dentelles traînant sur le rouge des fauteuils »), est devenu en 1964 The Plague, un opéra du compositeur Roberto Gerhard (1896-1970), le seul élève espagnol de Schoenberg.

Quant au lien le plus tangible et éloquent entre grippe espagnole et musique, nous y voyons la présence d’Apollinaire, victime de cette grippe, dans la fabuleuse 14e Symphonie écrite par un Chostakovitch obsédé par la mort utilisant des textes de quatre auteurs abordant ce thème. Acide dans le sarcasme, Chostakovitch y emploie les mots du poète français pour régler ses derniers comptes avec Staline : « « Ta mère fit un pet foireux. Et tu naquis de sa colique. »