Naya Ali: faire confiance à l’univers

Naya Ali a lancé son premier album, «<i>Godspeed : Baptism (Prelude)»</i>, vendredi dernier.
Photo: Neil Mota Naya Ali a lancé son premier album, «Godspeed : Baptism (Prelude)», vendredi dernier.

« On a besoin de musique aujourd’hui plus que jamais », pressent la rappeuse montréalaise Naya Ali, qui a donc pris la décision de lancer Godspeed : Baptism (Prelude) vendredi dernier comme prévu, malgré cette damnée crise coronavirale qui plonge tout le monde dans le brouillard. Le premier album de sa carrière devait signaler le début de l’offensive d’Ali et son équipe sur les territoires anglo-saxons : « La situation est incertaine pour tout le monde, mais je vais continuer à avancer. Je fais confiance au processus et à l’univers… »

Naya Ali devait être de la cohorte montréalaise au festival texan South by South West la semaine dernière. La grande vitrine musicale réunissant les acteurs de l’industrie de partout sur la planète, « une entrée directe sur le marché des États-Unis » qu’elle convoite grâce à sa musique. Pour la première fois en 34 ans d’existence, l’événement a été annulé : « Nous avions plein de meetings de prévu » avec des représentants de l’industrie musicale là-bas, suivis de rendez-vous avec les bonzes de la musique à Los Angeles, « en plus d’un agenda de concerts bien chargé dans les prochaines semaines, avec des concerts prévus aux États-Unis et en Europe, explique Ali. Everything is on stand-by. On verra ce qui arrivera. »

Avoir confiance en l’univers, c’est aussi pour Ali avoir confiance en ses propres moyens. Suffit de la voir sur scène pour comprendre qu’elle n’en manque pas : simplement accompagnée de son DJ John Brown, la rappeuse impose le respect par son attitude blindée et son verbe tonique, sa manière formidablement agile de hacher menu les syllabes. Sa voix légèrement graveleuse au timbre nasillard l’a vite affichée sur les radars des aficionados du rap ; débarquée en 2017 avec la chanson Ra Ra, Ali a démontré tout le sérieux de sa démarche avec le matériel du EP Higher Self, paru à l’automne 2018.

La beauté de Godspeed : Baptism (Prelude) est qu’il nous fait découvrir d’autres facettes du talent de Naya Ali, à travers des productions moins hermétiques que sur Higher Self. On pense à ces deux vraies bombes pop que sont la sensuelle For Yuh et sa rythmique dancehall annonçant le retour des chaleurs de l’été et Shea Butter, une chanson pop songeuse mue par une rythmique doucement trap et un refrain mélodieux. « Y a plus de confiance sur cet album — plus de gros beats, mais plus de mélodies aussi, plus de chant, plus de moi qui apprends à utiliser ma voix comme un instrument de musique », abonde Naya Ali, qui précise « être très impliquée dans la réalisation de l’album ; je ne suis pas le type d’artiste qui ne fait que recevoir des instrumentaux pour rapper dessus. Je suis là, en studio, avec le compositeur-réalisateur, et on crée les chansons ensemble, à partir de zéro ». Poirier, Banx & Ranx, Chase. Wav, Kevin Figs et Benny Adam, entre autres sorciers de studio, ont tous collaboré à l’album.

« C’est drôle puisqu’en composant ces chansons, je ne me suis jamais dit : Je vais essayer de faire quelque chose qui pourrait plaire au grand public, assure-t-elle. C’était seulement une question de vibe : j’étais là en studio, c’est sorti tout naturellement en travaillant la rythmique. Oui, ces chansons sonnent plus pop, mais ça sonne encore comme moi. Sur cet album, j’avais envie de différents aspects de qui je suis : oui, je suis avide, oui, je suis fonceuse, mais en même temps, oui, je peux être vulnérable et afficher mes émotions. Y a plus de moi sur ce disque », et même quelques allusions, dans le texte et surtout sur la pochette, à ses racines éthiopiennes.

Et le faire en deux temps. C’est une nouvelle tendance sur la planète pop : une stratégie de lancement de disque espacée de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Moses Sumney l’a fait avec son disque grae il y a quelques semaines, la chanteuse de Paramour Hayley Williams offrira début mai la suite de son album solo en partie dévoilé début février. Naya Ali prévoit de lancer la suite de Godspeed : Baptism à la fin de l’été ou au début de l’automne.

Pourvu que le monde revienne d’ici là à la normale : « La décision de séparer en deux l’album avait été prise il y a longtemps ; au départ, je ne voulais pas faire deux lancements pour le même album, assure Naya Ali. Finalement, ça a tourné au mieux », puisque la parution de la suite, longtemps après la fin de la crise de COVID-19 (on le souhaite), permettra de rafraîchir les mémoires qui auraient pu oublier le talent de Naya Ali. « C’est comme si ce disque était destiné à être présenté comme ça, en deux temps. »

Godspeed : Baptism (Prelude)

Naya Ali, Coyote Records