Retour vers le futur

La voix singulière de Tesfaye, ce timbre fin et ce trémolo fébrile, brille sur ces musiques plus fines. Même les textes du Torontois semblent plus sincères.
Photo: Anton Tammi La voix singulière de Tesfaye, ce timbre fin et ce trémolo fébrile, brille sur ces musiques plus fines. Même les textes du Torontois semblent plus sincères.

L’événement discographique du printemps fraîchement arrivé : Abel Tesfaye, alias The Weeknd, présentait vendredi dernier son quatrième album, After Hours, annoncé par un trio de singles ayant atteint les sommets des palmarès. Un bon présage pour celui qui avait lancé sa carrière avec trois mémorables mixtapes, se laissant ensuite distraire par les sirènes de la pop sur de décevants albums suivants. The Weeknd a enfin retrouvé l’inquiétant charme qui caractérise son univers R&B, trouvant l’inspiration nécessaire dans la synthpop des années 1980.

Son précédent album, Starboy (2016), a beau avoir généré des succès radios d’envergure — dont la chanson titre et I Feel It Coming, réalisées par Daft Punk —, il avait entraîné Tesfaye dans un cul-de-sac créatif. Cette manière de R&B-pop dansante et racoleuse n’était pas mauvaise en soi, simplement contre-intuitive pour celui qui a laissé sa trace sur la scène R&B de la dernière décennie avec sa voix vulnérable, ses airs mélancoliques et minimalistes et des textes crus.

Puis, en 2018, Abel Tesfaye retrouvait ses esprits en présentant le mini-album My Dear Melancholy, que la critique a interprété comme un retour aux sources des premiers mixtapes, une manière de raviver le sort qui avait mis la planète entière sous le charme du Torontois. Le signal a ensuite été donné par l’artiste lui-même en janvier 2019 lorsqu’il a annoncé, sur les réseaux sociaux, ne plus vouloir faire de la « daytime music ». Voilà qui explique le titre de ce nouvel album comportant toutefois encore quelques chansons dansantes, certaines mêmes loufoques, pensons au funk synthétique In Your Eyes assorti d’un solo de saxophone absolument démodé.

Ainsi, le meilleur coup de The Weeknd fut sans doute de ramener en studio le compositeur et réalisateur canadien Illangelo, architecte du son léché, presque glacial, des premiers mixtapes (réunis sur l’album Trilogy), pourtant absent pendant l’enregistrement de Starboy. Comme une caution esthétique, un garde-fou, une boussole guidant la direction musicale de ce disque également assurée par des compositeurs-réalisateurs aussi variés que Max Martin et Oscar Holter — deux Suédois rompus aux bombes dance —, l’incontournable producteur trap Metro Boomin, qui s’avère absolument brillant sur la poignante Faith, Kevin Parker (de Tame Impala, sur la chanson titre, une des meilleures de l’album) et Daniel Lopatin, le compositeur électronique expérimental mieux connu sous le nom d’Oneohtrix Point Never.

La collaboration de ce dernier, sur trois titres, est particulièrement révélatrice. Lopatin et Tesfaye ont été réunis par le long métrage Uncut Gems des frères Safdie, qui parvient à recréer une époque, un climat particulier surtout. Ce type de climat, de couleur musicale, sert de mortier aux 16 chansons de l’album, baignées dans les claviers vintage, mais modernisés par le calibre des rythmiques — à cet égard, saluons la retenue de Martin et de Holter, qui épatent même sur le rythme drum & bass soutenant la ballade Hardest to Love en début d’album.

La voix singulière de Tesfaye, ce timbre fin et ce trémolo fébrile, brille sur ces musiques plus fines ; lorsqu’elle s’aventure dans des chansons ouvertement pop, c’est pour évoquer le son de Michael Jackson, de Prince de manière moins évidente, mais surtout de la pop synthétique des années 1980, ainsi que le démontre l’extrait Blinding Lights.

Même les textes du Torontois semblent plus sincères — il est particulièrement intimiste sur la magnifique ballade R&B Snowchild —, alors qu’il ressasse ses thèmes de prédilection (le sexe en abondance, les relations amoureuses vouées à l’échec, le sentiment d’aliénation) en retrouvant le pathos de ses premiers mixtapes. Il fait de la pop aujourd’hui comme A-Ha savait le faire il y a 30 ans, chantant des rimes tragiques sur des musiques entraînantes, pensons à la chanson I’ve Been Losing You de l’album Scoundrel Days (1986). Finalement, et en dépit de quelques clichés eighties pop, After Hours s’avère le meilleur album de la discographie d’Abel Tesfaye, en omettant les mixtapes originels. 

After Hours

★★★ 1/2

The Weeknd XO / Republic