Mille milles fin seul avec un seul album

L’album de Vincent Legault évoque la musique du cinéma français d’une certaine époque.
Valérian Mazataud Le Devoir L’album de Vincent Legault évoque la musique du cinéma français d’une certaine époque.

C’est pas exprès, mais Mille milles, le projet solo de Vincent Legault des DearCriminals, arrive au moment idoine. On avait besoin de ce disque, autant que de denrées essentielles.

Mille milles est une trame sonore sans film, une évasion par les sons. Une aventure de musique sans sortir de chez soi (ou de l’habitacle de son véhicule, ou de l’espace entre ses deux écouteurs quand on marche dehors à saine distance de tout le monde). « Ça a été créé dans un certain isolement, et je pense en effet que ça peut s’écouter tout seul. C’est bizarre de penser que ça puisse correspondre à ce que l’on vit, mais c’est vrai, comme on me le dit, qu’on peut écouter ça dans son bain… »

Trame de mots dans la trame sonore, les textes écrits et dits par la dramaturge Evelyne de la Chenelière parlent de cinéma, évoquent la Nouvelle Vague, ont le ton durassien du discours en boucle : « […] et toujours on regardait des films qui montraient des hommes et des femmes manger baiser pleurer et ne pas savoir quoi faire et dire beaucoup de mots, et je me demandais si au fond la vie ce n’était pas que ça, manger baiser pleurer s’ennuyer et dire des mots, ou alors si la vie c’était faire semblant qu’on est dans un film où on mange on baise on pleure on s’ennuie et on dit des mots […]. »

Ces mots, ce débit, ce ton, ce timbre qui sont en soi des musiques, Vincent Legault en fait une voie d’accès facultative : on peut penser cinéma ou pas en écoutant cet album.

« Ça fait partie des textures, ce n’est pas du slam, ni du hip-hop, ni de la poésie récitée. C’est le regard d’Evelyne, ses références, et ça vient enrichir l’expérience. Moi, j’avais autant en tête l’Ummagumma de Pink Floyd, cette idée d’un album qu’on écoute en boucle, qui ne sorte plus de la tête. »

On pense aux Films fantômes d’Albin de La Simone, au Rome de Danger Mouse et Daniele Luppi, ces disques dans lesquels on trempe nos vies pour qu’elles en prennent les teintes. « J’aime les playlists, il y en a des extraordinaires, mais je voulais proposer quelque chose qu’on a envie de connaître et d’apprécier dans la séquence voulue, comme si c’était une seule très longue pièce. D’ailleurs, à l’écoute, c’est en continu. On peut aller chercher l’un ou l’autre des douze titres, on donne le choix, mais on a bien failli ne rien segmenter. »

On pense Jean-Claude Vannier, Michel Colombier, François de Roubaix, Michel Legrand, les compositeurs-arrangeurs attitrés du cinéma français des années 1960 et 1970. À cheval sur la musique pop romantique, la musique baroque et les sonorités « modernes » .

« C’est voulu. Ça part d’une commande que j’avais eue pour une pièce de théâtre, qui se situait à cette époque, une musique un peu surannée. Ça m’a mis sur une piste que j’ai continué d’explorer, dans les petits espaces entre les activités des Dear Criminals : composer de nouvelles musiques dans ce genre où les motifs romantiques, la musique de chambre, la musique électronique se côtoient et se mêlent. C’était une époque très libre pour les disques instrumentaux, pour les bandes sonores, ça empruntait à tous les styles, c’est ça le plaisir. »

S’abandonner à la beauté

Pourquoi aime-t-on encore autant un Morricone, un Lalo Shiffrin, un Jean-Claude Vannier ? Précisément parce qu’ils ne suivaient pas les règles. Le film était prétexte à pure création.

« Ça me permet de ne pas trop analyser. Je crée beaucoup de musique sur images, tu finis par avoir l’oreille très pro, tu n’écoutes plus la musique avec abandon. Là, pour Mille milles, je me suis donné la permission de l’émotion non réfléchie, du motif tout simple qui fait de l’effet, je me suis permis de mettre de l’orgue ou du clavecin juste parce que je trouvais ça beau. Je pense que j’ai essayé de faire l’album que j’aurais envie d’écouter moi-même dans mon bain. »

Si la quarantaine s’allonge, c’est la peau toute fripée mais le sourire aux lèvres qu’il présentera le spectacle immersif de l’album. « Moi, le travail à la maison, ça me change pas tellement de mon ordinaire… »

Mille milles

Vincent Legault, Simone Records