Aliocha, la vérité des sentiments

La nudité physique, Aliocha Schneider dit s’en être servi de manière littérale surtout pour l’illustration de sa pochette et aussi dans un clip.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La nudité physique, Aliocha Schneider dit s’en être servi de manière littérale surtout pour l’illustration de sa pochette et aussi dans un clip.

Quand Aliocha Schneider a composé les pièces de son premier disque, Eleven Songs, paru en 2017, il y a mis le paquet dans les émotions et dans les images. Le cœur brassait de grosses affaires, comme le deuil, dans un portrait plutôt métaphorique.

Revoici le chanteur avec un nouveau recueil de chansons sur lequel il a entamé plusieurs virages, dont celui de la précision et de « la vérité des sentiments ».

« Dans l’urgence, j’ai décidé d’écrire sur ce que j’avais sous la main », laisse filer au bout du fil un Aliocha bavard et lucide. Il faut y comprendre là que le jeune musicien et comédien de 26 ans qui partage son temps entre Paris et Montréal n’a pas attendu de « vivre une grande peine d’amour pour écrire une grande chanson sur une grande histoire, rigole-t-il. Je me suis plus dit que j’allais écrire sur des petites choses ».

Ces petites choses se déploient sur une dizaine de chansons, rassemblées sous le titre évocateur Naked. Aliocha dévoile peut-être moins les grands questionnements que les plus modestes, mais il le fait en toute franchise, en toute transparence.

« Il y a quelque chose de plus terre à terre sur ce disque-là. De plus précis dans les textes aussi. Le premier disque avait quelque chose de plus spirituel, de plus imagé et symbolique. Là c’est plus frontal et plus précis. »

Comme la pièce Your Sex Is Perfect, assez frontale, pour reprendre ses mots, mais aussi très belle. « Tu sais, prends Leonard Cohen… lui, il arrive à écrire ça, des chansons sur le sexe, qui ne cherchent pas à provoquer, mais qui sont dans la vérité du sentiment. Et j’avais envie de recréer ça. »

La première phrase de la première chanson de Naked, The Party, dit justement : « You’re wondering why I’m telling you this. » « Ouais, j’avoue ! dit Aliocha. Et après je dis : “I’m going to a town were I can be free”, et ça c’est l’album, comme cette espèce de monde où j’ai pu être libre créativement. »

Tout nu, on est libre, quoi ? La nudité physique, il dit s’en être servi de manière littérale surtout pour l’illustration de sa pochette et aussi dans un clip.

Mais avec ce titre et sur la pièce éponyme, notamment, il développe plusieurs facettes de cette nudité. « C’est la vulnérabilité, la simplicité même, la pureté. Mais c’est aussi quelque chose qui amène à la sensualité, à la sexualité, à quelque chose de sauvage, de brut, comme des sentiments qui sont à vif. C’est tout ça à la fois, et je trouve que ça décrit très bien l’album, finalement. »

Pivot musical

Ce pivot dans les textes s’accompagne aussi d’une rotation dans l’approche musicale d’Aliocha. Son premier disque laissait beaucoup de place à ses références personnelles, comme Bob Dylan ou Elliott Smith. Naked montre rapidement des sons moins datés, sans être à la mode, disons.

« Je garde un peu de folk dans l’écriture, mais j’avais envie de moderniser complètement », lance Aliocha, qui précise assumer complètement ses inspirations d’antan.

« Mais je ne peux pas rester accroché à ça, il faut évoluer. Comment dire… Bob Dylan, John Lennon, ils faisaient de la musique de leur temps, alors si je fais comme eux, je ne fais pas comme eux parce que je ne fais pas de la musique de mon temps. »

Pour Naked, Aliocha a poursuivi son travail avec Samy Osta, qui a œuvré notamment avec Feu ! Chatterton et La Femme. Comme pour Eleven Songs, les deux ont pris le temps de discuter longuement, question d’avoir une démarche nette dès le départ. « Je sentais que j’avais évolué, et que je pourrais profiter de lui encore quelque part, qu’on pourrait se rencontrer un peu plus loin que sur le premier disque, raconte le chanteur. Et c’est clair qu’on voulait quelque chose de moderne, de simple, avec peu d’instruments, les choisir à l’avance et s’y tenir. »

Je garde un peu de folk dans l’écriture, mais j’avais envie de moderniser complètement. Mais je ne peux pas rester accroché à ça, il faut évoluer. Comment dire… Bob Dylan, John Lennon, ils faisaient de la musique de leur temps, alors si je fais comme eux, je ne fais pas comme eux parce que je ne fais pas de la musique de mon temps. 

La première demie de Naked s’en tient en effet à bien peu de sons, souvent ondulants, lents, apaisés. On retrouve du Wurlitzer, des synthétiseurs, une boîte à rythmes, et on entend un peu d’Andy Shauf dans la façon dont Aliocha a de poser sa voix sur la musique.

« En fait, j’ai beaucoup travaillé ma voix depuis le premier disque, ça fait à peu près deux ans que je suis des cours. » Avec l’intention d’en avoir le contrôle, quoi, même si ses héros, comme Dylan, n’en avaient peut-être pas tellement, convient-il. « Avant, je me disais qu’avec des gars comme lui, c’est le cœur qui compte et s’ils se mettaient à chanter tout beau, ça va finir par faire comme Star Académie. C’était ma philosophie. »

Déjà lors de notre entrevue avec lui en 2017, Aliocha cherchait à prendre ses distances de la « variété ». Et quand on creuse un peu plus avec lui, on trouve qu’Aliocha a au fond plus peur d’être « formaté » que d’autres choses. « T’as raison. Je me rappelle, à l’époque où je travaillais avec Jean Leloup, avant le premier disque, je lui avais dit que je ne voulais pas un album cute. C’est drôle, c’est comme si depuis longtemps j’ai peur de faire quelque chose de cute. Je me demande si ça ne vient pas des émissions que j’ai tournées quand j’étais ado, que je suis très content d’avoir faites, mais où il y avait quelque chose qui ne me ressemblait pas. Je n’avais pas l’impression que les gens me connaissaient pour moi, mais qu’ils me connaissaient pour un personnage, loin de moi. Ça vient peut-être de là, cette volonté d’éviter ce qui est trop lisse. »

On revient en quelque sorte à la vérité des sentiments et au dénuement. Des caractéristiques qui ne sont pas incompatibles, ajoute-t-il, avec le désir de succès. « Si je fais une entrevue avec toi, c’est que je veux qu’on en parle. Je publie des photos de moi sur Instagram, je joue le jeu », admet-il.

Sa chanson Turn to Grey plonge d’ailleurs directement dans ce sujet. « You’re just the sum of all you’ve accepted […] And all of your colours turn to grey », écrit Aliocha. « Peut-être, quelque part, que je me parle à moi-même dans le futur, si jamais je succombe à la tentation de me formater et d’accepter des choses, de compromettre mon identité artistique pour accéder à un succès plus facile. Au final, tu peux te retrouver au top, mais au top de la vie d’un autre. »

Le roi peut être nu, quoi.

 

Naked

Aliocha, Audiogram, déjà disponible