Genesis P-Orridge, une vie de transgressions

L’annonce de son décès a suscité une pléthore de réactions de musiciens influencés soit par sa démarche, soit par son œuvre.
Photo: Michael Buckner Getty Images/AFP L’annonce de son décès a suscité une pléthore de réactions de musiciens influencés soit par sa démarche, soit par son œuvre.

Icône de l’avant-garde, musicienne, autrice et performeuse, Genesis P-Orridge a succombé samedi dernier à l’âge de 70 ans à la leucémie qui lui avait été diagnostiquée en 2017. L’influente artiste britannique surnommée la « grand-mère de la musique industrielle » aura marqué le XXe siècle en transgressant les normes, musicales d’abord au sein du mythique groupe Throbbing Gristle, puis sociales en devenant une figure de la fluidité des genres, ayant fait de son propre corps une expérience socioartistique « pandrogyne ».

« Devenez un virus positif », affirmait Genesis P-Orridge au Los Angeles Times en octobre dernier dans l’une des dernières entrevues qu’elle a accordées. « Changez la maison, le lieu où vous vivez, les gens à l’intérieur — la famille ou vos colocataires, quels qu’ils soient. Et puis changez votre rue, puis changez votre ville et, finalement, vous changerez le monde. » C’est avec moult provocations, coups d’éclat, concerts déchaînés, mais aussi avec des œuvres musicales marquantes que Genesis P-Orridge a changé le monde, s’offrant en miroir déformant des normes sociales et culturelles durant sa fertile carrière s’étendant de la fin des années 1960 à aujourd’hui.

Née Neil Andrew Megson à Manchester en 1950, elle a adopté le nom P-Orridge en 1969 en abandonnant ses études universitaires en philosophie et en administration sociale pour embrasser la vie d’artiste transmédiatique, inspirée tant par les compositions de John Cage, de Frank Zappa et du Velvet Underground que par les écrits de William S. Burroughs et d’Allen Ginsberg ou les idées des surréalistes et des dadaïstes.

Elle cofonde alors le collectif COUM Transmissions, développant une expertise en performances subversives — en 1976, la présentation d’une performance intitulée Prostitution lui vaut d’être qualifiée de « destructrice de la civilisation occidentale » par un député conservateur. « Nous étions tellement irrités par l’hypocrisie et le fanatisme de la culture dominante, en particulier en Grande-Bretagne, où le système des classes infecte tout », expliquait P-Orridge au magazine Artforum en 2016. « Nous ne voulions pas seulement choquer, mais leur dire “Fuck you, bande de salauds hypocrites privilégiés”. »

Devenez un virus positif

 

Grâce à COUM, elle fait la rencontre des musiciens Cosey Fanni Tutti, Chris Carter et Peter Christopherson, avec qui elle fonde Throbbing Gristle, emblématique groupe de la musique industrielle. En seulement quatre albums parus entre 1977 et 1982 — dont le puissant et pernicieux 20 Jazz Funk Greats (1979) et sa fameuse pochette, une photo du groupe prise au sommet de Beachy Head, falaise tristement célèbre pour le nombre de suicides y ayant été commis… —, Throbbing Gristle a bouleversé les codes de la musique pop et percé des milliers de tympans avec cet alliage de rock, de musique expérimentale et de musique électronique, version cauchemardesque, abrasive et bruyante de ce que faisait à la même époque Kraftwerk.

Après Throbbing Gristle, P-Orridge et Christopherson fondèrent le groupe garage-acid house expérimental Psychic TV, dont le dernier concert à Montréal fut présenté au Théâtre Fairmount en 2016 à l’affiche de POP Montréal. Au milieu des années 1990, Genesis P-Orridge épouse Jacqueline Mary Breyer (alias Lady Jaye) à New York, et elles subissent ensemble une panoplie d’opérations de chirurgies esthétiques pour que le couple se ressemble physiquement dans le but de ne faire qu’un, une démarche artistique nommée Pandrogeny Project.

L’annonce de son décès a suscité une pléthore de réactions de musiciens influencés soit par sa démarche, soit par son œuvre. « Je suis choqué et troublé de lire que Genesis Breyer P-Orridge est parti[e], même si je savais que ça allait arriver. J’ai des sentiments complexes et mélangés à propos de [ses] actions et de [son] héritage, mais une gratitude absolue et profonde pour [son] travail musical et [son] exemple artistique », a déclaré Drew Daniel (Matmos) en faisant allusion aux controverses ayant marqué la vie de l’artiste (accusations de satanisme, emploi d’iconographies dangereusement proches de celles utilisées par les nazis…), en particulier les accusations de violence, notamment sexuelle, exprimées par Cosey Fanni Tutti dans ses mémoires publiés en 2017 et que P-Orridge a démenties.