Comment assouvir sa soif de concerts à l’ère de la pandémie?

<p>Comme Nézet-Séguin à Philadelphie, Daniel Barenboïm, à l’Opéra d’État de Berlin, décidait jeudi dernier de retransmettre sur Internet «Carmen<i>» </i>donné jeudi devant une salle vide, mais 160 000 internautes.</p>
Photo: Berliner Staatsoper

Comme Nézet-Séguin à Philadelphie, Daniel Barenboïm, à l’Opéra d’État de Berlin, décidait jeudi dernier de retransmettre sur Internet «Carmen» donné jeudi devant une salle vide, mais 160 000 internautes.

Jeudi 12 mars. Ce soir-là marque à Philadelphie les débuts de l’intégrale Beethoven de Yannick Nézet-Séguin. L’enjeu est important, car le projet Beethoven doit voyager à Carnegie Hall, dont Nézet-Séguin est l’artiste en résidence cette saison. Le chef lui-même doit diriger les Neuf symphonies en Europe fin avril avec l’Orchestre de chambre d’Europe. Mais ce jeudi, après l’Europe, les salles de concert ferment, ici comme aux États-Unis.

Qu’à cela ne tienne… Micros et caméras ouvriront les portes du Kimmel Center de Philadelphie sur lequel Internet et Facebook permettront de se brancher. Le concert a lieu sans public dans la salle. Mais l’auditoire a été multiplié par cent : 200 000 spectateurs se sont branchés sur le concert. Ce dernier étant resté en ligne, ils sont désormais plus de 300 000 à avoir vu le chef québécois diriger les Symphonies n° 5 et 6 de Beethoven, concert qu’il vaut d’ailleurs mieux écouter que regarder, car le son n’est pas synchrone avec l’image.

Le Philharmonique de Berlin gratuit

La brusque interruption des rassemblements et des manifestations culturelles a des conséquences économiques graves pour les protagonistes du milieu culturel au Québec, au Canada et dans tous les pays. Mais elle favorisera en matière d’image et de notoriété ceux qui ont su voir au-delà des limites de leur salle pour élargir la diffusion de leur production. Dans ce cas de figure, il y a ceux qui sont tributaires de tiers dans cette diffusion, comme à Montréal, et ceux qui la maîtrisent, à Helsinki, à Paris ou à Berlin.

C’est de Berlin qu’est venue l’initiative la plus spectaculaire. Le Philharmonique met à disposition gratuitement pour un mois son « Digital Concert Hall ». Lancé en 2008, le « Digital Concert Hall » diffuse en direct les concerts en vidéo, puis les archive. La base de données qui en résulte désormais est impressionnante. C’est dans cette caverne que tout un chacun peut se constituer désormais son menu de concerts. Évidemment, l’idée est de faire connaître le service auprès de nouveaux amateurs, mais l’inscription est très simple et ne requiert aucune carte de crédit.

200 000

C’est le nombre d’internautes ayant regardé la retransmission en ligne de l’intégrale Beethoven de Yannick Nézet-Séguin au Kimmel Center de Philadelphie jeudi dernier.

En fin de semaine, le site retransmettait un concert donné par Simon Rattle devant une Philharmonie vide. Le direct de samedi semblait rallier beaucoup d’adeptes, car les capacités étaient saturées et le visionnement pénible. Nous avons préféré jouir pleinement du site, le soir, en regardant les brillants débuts berlinois d’Alain Altinoglu, le successeur rêvé de Kent Nagano à Montréal, qui a, hélas, décidé de signer ailleurs en décembre dernier.

Comme Yannick Nézet-Séguin à Philadelphie, Daniel Barenboïm, à l’Opéra d’État de Berlin, décidait jeudi dernier de retransmettre sur Internet Carmen donné ce soir-là devant une salle vide, mais 160 000 internautes. Initiative notable, la chaîne publique de Berlin et Brandebourg a enrichi ses programmes culturels, modifiant sa grille de la fin de semaine pour diffuser à la télévision Carmen, samedi, et le concert du Philharmonique, dimanche. L’exemple inspirera-t-il nos décideurs ?

Des opéras chaque soir

Ce qu’est le Philharmonique de Berlin au concert, l’Opéra de Vienne l’est dans le monde lyrique : tous ses spectacles sont filmés. Pendant la fermeture, son directeur, Dominique Meyer, a décidé de retransmettre chaque soir une représentation gratuitement. Le programme des diffusions suit à peu de chose près le programme qui devait se dérouler en salle. Au menu cette semaine : Falstaff de Verdi dirigé par James Conlon en 2019, Trois sœurs de Peter Eötvös, La Walkyrie menée par Simon Rattle, un Falstaff de 2016 avec Zubin Mehta, Tosca, La Cenerentola (Jean Christophe Spinosi et Isabel Leonard, le 21 mars !) et Siegfried. Début des diffusions à 19 h, heure de Vienne.

Le Metropolitan Opera, la seule compagnie susceptible d’approcher une telle offre, adopte la même tactique. À compter de ce lundi soir et pendant toute la durée de la fermeture (à San Francisco on ferme désormais jusqu’en mai), on verra un opéra du Met gratuitement chaque soir. On débute avec Carmen dirigé par Yannick Nézet-Séguin et on continuera avec La bohème, Le trouvère, La Traviata, La fille du régiment, Lucia di Lammermoor et Eugène Onéguine. Les diffusions débuteront à 19 h 30 et demeureront pendant 20 heures sur le site metopera.org, qui devrait être reconfiguré avant lundi soir.

À ces initiatives s’ajoutent les canaux habituels, soit les chaînes câblées payantes Mezzo (spectacles récents) et Stingray Classica, ainsi que le portail Internet leader Medici.tv qui, paradoxalement, risque de pâtir de ces offres gratuites.

Gratuit toute l’année

Il faut aussi considérer tout ce qui, en temps normal, est accessible gratuitement et qu’il suffit de savoir trouver. Ainsi, le site de la chaîne culturelle européenne Arte possède une riche section Arte Concert, où les musiques sont classées par genres. Certains concerts sont bloqués pour des raisons de droits, mais la grande majorité est accessible pendant plusieurs mois ou un an. On peut par exemple y voir un concert à Paris du Philharmonique de Munich avec Valery Gergiev dans la 5e Symphonie de Mahler. Ce même concert se retrouve sur le site de la Philharmonie de Paris, qui offre plusieurs captations d’événements donnés dans cette enceinte ces derniers mois.

Parmi les très intéressants pourvoyeurs de concerts enregistrés en vidéo, on trouve des orchestres nordiques. Le Philharmonique d’Helsinki par exemple est le plus performant avec son HKO Screen. C’est la même chose qu’à Berlin, mais gratuit tout le temps. En Suède, l’Orchestre symphonique de Göteborg a pour outil le « GSO Play ». Mais cet équivalent du « HKO Screen » est trop touffu et parasité par des vidéos promotionnelles.

Que cette pause soit alors aussi l’occasion de découvrir des artistes qui ne se sont jamais produits ici. À cet égard, notre conseil prioritaire sera d’aller voir sur le site de la Radio SWR de Stuttgart les concerts de Teodor Currentzis, probablement le chef le plus captivant de notre époque. Les quatre concerts Mahler (Symphonies n° 3, 4, 9 et 1, dans l’ordre chronologique des soirées) sont des chocs.

Évidemment, YouTube reste la source la plus profuse de documents vidéo. Les prochaines semaines nous donneront largement le loisir d’y faire un tri.

Le FIFA en ligne !

Après l’annulation du Festival international du film sur l’art (FIFA), jeudi après-midi, la direction de l’événement a décidé, samedi soir, « de rebondir face à l’adversité causée par la COVID-19 » et de tenir sa 38e édition en ligne.

 

Les organisateurs promettent « qu’une riche programmation sera accessible en ligne à travers tout le Canada, du mardi 17 mars à 19 heures au dimanche 29 mars à minuit, aux mêmes dates que celles initialement prévues ».

 

Très emblématiquement, le film d’ouverture We Are Not Princesses, sur des femmes syriennes montant Antigone de Sophocle dans un camp de réfugiés, sera en ligne dès mardi, avec l’accord des réalisatrices. La direction du FIFA négocie depuis jeudi avec les ayants droit et affirme que « la majorité d’entre eux » a donné une suite favorable aux demandes de diffusion par Internet « en guise de soutien indéfectible » à l’organisation.

 

La liste des films accessibles sera communiquée ce lundi sur le site artfifa.com et la page Facebook du FIFA. L’accès aux films se fera ensuite à la demande sur la plateforme Vimeo au coût forfaitaire de 30 dollars pour l’ensemble de la manifestation. Pour sa 38e édition, le FIFA avait à son programme plus de 240 documents en provenance de près de quarante pays. Il comporte une carte blanche à l’Opéra de Paris, une lumière sur les films d’art iraniens et les diffusions de O du Cirque du Soleil et de la version restaurée de Fantasia.