Les nouveaux outils de Louis-Jean Cormier

Louis-Jean Cormier est plus que jamais en contact très palpable avec ses émotions brutes.
Marie-France Coallier Le Devoir Louis-Jean Cormier est plus que jamais en contact très palpable avec ses émotions brutes.

Un album de Louis-Jean Cormier sans guitares. Un album de Luce Dufault sans batterie. Un album de Pierre Lapointe (presque) sans piano. Qu’est-ce qu’ils ont tous à ravaler leurs façades ? Changer pour changer, ça ne leur ressemble pas. On n’est pas chez les marchands de galettes qui tentent de renouveler leur schmilblick, l’album soul, l’album country, l’album de reprises… Et s’il s’agissait de signes visibles pas du tout cosmétiques, mais bien l’expression de besoins venus de très loin à l’intérieur ?

Le piano, pour Louis-Jean Cormier le guitariste-aux-accords-ouverts-si-emblématiques, c’est la maison d’origine. Le premier ami de ses doigts. « J’ai joué du piano pendant quasiment quinze ans, quand j’étais jeune. C’est par là que je suis entré dans la musique, et je me suis rendu assez loin dans le classique. J’ai arrêté de jouer le jour où j’ai entendu jouer François Lafontaine, au moment du premier disque de Karkwa… » Il pouffe de son rire éternellement étouffé. « Il avait pas mal plus de vocabulaire que moi ! J’étais en pleine histoire d’amour avec la guitare à ce moment-là, ça allait dans le bon sens… »

Sous ses doigts les mélodies

Si Louis-Jean n’a jamais cessé de pianoter, il est revenu au piano pour une raison précise, qui justifiait à la fois le retour à l’instrument et l’incartade boulot du gars en sabbatique : écrire la musique de Kuessipan, le très beau film de Myriam Verreault, plébiscité aux derniers RVQC. « Et là, en cherchant des mélodies pour le film, j’écris plein plein plein de ritournelles qui m’emmènent vers des chansons. Des fois je me dis : “Ah ! ça c’est bon pour le film.” Ou bien : “Ah non, celle-là je la garde pour moi”… Ça peut sembler ésotérique, mais c’est comme si le piano m’ouvrait une porte d’accès vers une source infinie. »

Cela s’explique. Il avait eu le temps de « désapprendre » l’instrument, comme il dit, d’enfouir si profondément sa formation première et les évidentes influences que c’est ressorti sans filtre conscient, du corps même. « Je mettais mes mains sur le piano et j’y allais complètement avec le cœur et l’instinct. » C’est pas comme la guitare, où l’on s’abandonne moins, par définition. « On a plus de misère à donner un break au head office… »

La leçon de Serge Fiori

La sabbatique a également été interrompue par le projet Seul ensemble avec Serge Fiori pour le spectacle du Cirque Éloize, véritable réinvention des arrangements autour des pistes d’origine. « La quantité d’offres que j’ai refusées, c’est malade. Mais Fiori, tu refuses pas ça. Et ça a été salutaire pour moi. » La bonne vieille façon Harmonium de travailler, tout le monde en même temps, s’est imposée tout naturellement. « Serge m’a confirmé que la musique, ça se faisait pas avec la tête. Quand on a travaillé avec lui, il m’enlevait le manche des mains quand je voulais trop peaufiner les affaires. Il hurlait : “Non !” Il voulait le moment précis où le Jell-O avait pogné. Ça a été une grande leçon. »

Voyage d’écriture à Los Angeles, enregistrement sans stress au studio dont il est le copropriétaire rue Dandurand, l’album s’est bâti à la Fiori sans Fiori, avec beaucoup de place pour des synthés de toutes sortes (dont les « synthétiseurs vilains » de François Lafontaine, écrit Cormier dans sa liste de remerciements), mais en gardant toujours la base piano-basse-batterie au centre, et souvent même « les voix guides quand le feelingy était ». L’autre constat : on obtient la plupart du temps des grooves… dansants. « Mes voyages, surtout mon voyage en Éthiopie avec ma compagne d’origine éthiopienne [oui, Rebecca Makonnen], m’ont vraiment donné une autre sorte de beat. C’est encore du Louis-Jean Cormier, mon genre de mélodies, mais en plus ouvert, un peu comme Peter Gabriel après Genesis, le Gabriel de Womad. Je ne voulais pas arrêter de danser. »

La salutaire transparence

L’instrumentation, la manière d’enregistrer, les rythmes plus soutenus (pas de variations abruptes de tempos comme dans le prog : ça se danse mal), ça nous fait du Louis-Jean Cormier plus que jamais en prise directe avec la terre ferme, en contact très palpable avec ses émotions brutes, qui n’a plus besoin d’enfouir ce qu’il veut dire sous les strates de sens. « Dans Toi aussi, je m’inquiète clairement de mon fils. Il va se débrouiller comment dans la vie, avec ce qu’il a hérité de moi ? Moi qui, malgré une certaine bonne volonté, demeure un mâle blanc occidental qui se débat avec un complexe de supériorité. » Louis-Jean l’auteur-compositeur-interprète, Louis-Jean le papa de Camille et d’Édouard, a-t-il été aussi transparent ? « Me vois-tu comme eux toi aussi / Les mâles comme des animaux / Qui vénèrent les filles dans le lit / Mais les méprisent dans leur dos / Qu’est-ce qu’on doit faire pour défaire / Les travers d’autrefois / Je veux que ta sœur soit fière de toi et moi. »

Il y a une chanson sur le vertige des hauteurs du vedettariat (J’ai monté, avec une montée d’escalier au piano), et une autre intitulée Le ravin, qui va jusqu’au fin fond d’une bouteille. Il y a une chanson sur les harceleurs en ligne (Je me moi), une autre sur la foi et les croyances qui s’intitule Croire en rien : « J’ai pu le goût de croire en rien / Et je te demande pardon / Tu m’as donné ton nom / Et le don de faire du bien. » Louis-Jean se regarde en parlant à son père, prêtre défroqué : il y a du prêcheur chez ces Cormier, de génération en génération. « C’est de ça que je voulais parler, de cette tendance que j’ai au sermon, je m’entends dans les shows. J’ai beau dire que je crois en rien, et y croire, je suis quand même beaucoup comme lui. » Marcel Cormier n’entendra jamais cette chanson : il est mort subitement, fin janvier. « Je pense qu’il va l’entendre 500 fois pareil ! »

À l’opposé, tout le monde entonnera Face au vent, la chanson que Louis-Jean a écrite pour dire la résilience des gens de Petite-Vallée après l’incendie à la Vieille Forge, et aussi l’incendie de la maison des Lebreux. « Je voulais dire que dans la vie, ça fait du bien de savoir qu’il y a des gens qui se relèvent. Qui affrontent le vent, debout. » C’est un peu beaucoup le propos de l’album : se regarder soi-même autant qu’on regarde les autres, sans faux-fuyant mais non sans compassion, et ne pas renoncer. Profession de foi. « Je pense que j’ai jamais chanté autant qui je suis vraiment. »

Quand la nuit tombe

Louis-Jean Cormier, Simone Records, dès le 20 mars