Louis Langrée ou dire des choses plus grandes que la musique elle-même

Louis Langrée définit «Pelléas et Mélisande» comme une œuvre «à mi-chemin entre un poème symphonique et une symphonie». «C’est un chef-d’œuvre difficile du point de vue de la texture orchestrale, car d’une écriture extrêmement compacte. Donc, on a besoin d’un orchestre transparent.»
Photo: Jennifer Taylor Louis Langrée définit «Pelléas et Mélisande» comme une œuvre «à mi-chemin entre un poème symphonique et une symphonie». «C’est un chef-d’œuvre difficile du point de vue de la texture orchestrale, car d’une écriture extrêmement compacte. Donc, on a besoin d’un orchestre transparent.»

Montréal aura attendu que Louis Langrée, directeur musical de l’Orchestre de Cincinnati, soit quasiment sexagénaire pour l’inviter à diriger son orchestre symphonique. Profitant de ce retard rattrapé — hélas annulé en raison des mesures de précaution mises en place jeudi par Québec pour contrer la COVID-19 —, Le Devoir s’est entretenu avec ce sensible penseur de la musique, chef symphonique et lyrique. À la question « pourquoi seulement maintenant ? » Louis Langrée, 59 ans, chef lyrique aguerri et mozartien émérite qui a fait son chemin dans l’univers symphonique, répond simplement : « On m’a invité, je suis venu. » Tout en se pressant d’ajouter : « Je ne suis pas un collectionneur d’orchestres ; ce n’est pas le catalogue de Don Giovanni ! J’aime les projets artistiques et j’aime faire de la musique avec les musiciens avec qui je parle la même langue musicale. »

Ce rendez-vous avec Montréal, Louis Langrée en rêvait pourtant depuis ses six ans. Il ne savait alors pas quelle forme il prendrait, alors que ses parents revenaient subjugués du « voyage de leur vie » à Expo 67, décrivant au petit Louis « une espèce de monde idéal où les gens sont accueillants ». « Avant de voyager pour mon métier, je voyageais à travers les livres ou ce qu’on me racontait. Donc j’ai l’impression de connaître Montréal. »

Il y a aussi les musiciens, que le chef est heureux de rencontrer. « Grâce à ces musiciens, j’ai découvert plusieurs œuvres. Je me souviens par exemple de la Symphonie pour ventsde Stravinski, l’œuvre qui complétait le disque du Sacre du printemps. J’ai donc une reconnaissance artistique envers ces musiciens. Ils ont une identité et je me réjouis de les rencontrer et de faire de la musique avec eux. »

Cette identité, Louis Langrée la définit par trois mots : « clarté musicale, précision, transparence ». Comment est-il alors tombé sur Pelléas et Mélisande de Schoenberg pour sa seconde partie de concert ? « Je me suis dit que ce serait formidable de faire de la musique française. Mais tout ce que j’ai proposé n’était pas possible. Donc, nous nous sommes tournés vers un autre répertoire et Schoenberg s’est imposé. C’est un chef-d’œuvre difficile du point de vue de la texture orchestrale, car d’une écriture extrêmement compacte. Donc, on a besoin d’un orchestre transparent. »

Louis Langrée définit Pelléas et Mélisande comme une œuvre « à mi-chemin entre un poème symphonique et une symphonie ». « Dans un poème symphonique, il ne s’agit pas seulement de savoir comment jouer. Il faut savoir quoi jouer, ce qu’on raconte. » « J’imagine que les musiciens savent ce que dit l’œuvre. Une fois qu’on a établi les leitmotive, c’est construit comme du Wagner. Alors on peut en dégager la force, la beauté, le mystère. » Car, défi supplémentaire, « la narration n’est pas littérale ».

« J’aime les œuvres symbolistes. » Par rapport au romantisme ou à l’impressionnisme, le symbolisme « est un monde où l’on dit des choses de manière détournée, un monde où l’on parle de l’obscure clarté et de la joie dans les ténèbres. Rien n’est simple, il y a une complexité de l’expression qui va avec celle de l’univers sonore ». Et pour l’exprimer, « on a besoin de musiciens qui cherchent la clarté dans les ténèbres ».

L’orchestre, ciment social

Dans Pelléas et Mélisande, pour Louis Langrée, « jouer un trémolo n’est pas une question de jouer plus fort ou moins fort ». Est-ce que ce trémolo exprime de l’angoisse ou des frissons ? Le chef français s’amuse à observer, lorsqu’il travaille cette œuvre, que dans les formations symphoniques, « les musiciens sont concentrés sur la sonorité, sur la structure », alors que dans « les orchestres qui ont l’habitude d’être en fosse, les musiciens vont être automatiquement demandeurs de clarté dans la dramaturgie ».

Comme Schoenberg fait un peu peur aux programmateurs, il se réjouit de pouvoir diriger son Pelléas à Montréal, car, « d’expérience, après, les gens disent : “Comment ça se fait qu’on ne l’entende pas plus souvent ?” »

Dans la discographie de Pelléas et Mélisande, le chef et nous-mêmes partageons un grand intérêt pour les versions Karajan et Barbirolli. « Karajan est très beau, avec une opulence sonore très impressionnante. Barbirolli m’avait beaucoup impressionné. Par rapport à Karajan, c’est comme une sauce qu’on ferait mijoter pendant des heures. Après évaporation, il y a moins de matière, mais plus de concentration. »

Louis Langrée se refuse à recourir à l’écoute d’enregistrements trop tôt : « Cela oriente, car on peut être séduit et fasciné par des choses. Par contre, quand je connais vraiment une œuvre, j’aime bien écouter trois ou quatre enregistrements et il m’arrive de découvrir des choses que je n’avais pas vues et que je me permets de rajouter sans que cela déstabilise la structure. »

Être directeur musical, ce n’est pas seulement faire plus de concerts que les chefs invités. Ce qui est bien à Cincinnati, c’est que l’orchestre, c’est bien davantage que de la musique. L’orchestre est un ciment social et artistique.

Louis Langrée vient de renouveler son contrat à Cincinnati jusqu’à la fin de la saison 2023-2024. Le chef, qui a dirigé à l’Opéra de Vienne, au Met, à l’Opéra-Comique de Paris, évoque aussi avec chaleur ses mandats à Glyndebourne, « une vraie et profonde collaboration ». Il tombe ici, a priori, dans une saison s’inscrivant dans le cadre de la recherche du successeur de Kent Nagano. Comment se situe-t-il par rapport à ce processus ? Est-il intéressé par le travail de directeur musical à Montréal, ou se sent-il complètement hors course ?

« Il est impossible pour moi de faire des considérations virtuelles, nous répond-il. Vous ne pouvez pas avoir une stratégie avec des gens, des musiciens, une communauté que vous ne connaissez pas. Cela serait complètement artificiel. De toute manière, ma vie de musicien et de chef n’a jamais été guidée par une stratégie de carrière. Des rencontres se sont faites ; d’autres pas. »

Mais Louis Langrée a une conviction profonde : « Être directeur musical, ce n’est pas seulement faire plus de concerts que les chefs invités. Ce qui est bien à Cincinnati, c’est que l’orchestre, c’est bien davantage que de la musique. L’orchestre est un ciment social et artistique. Les deux vont de pair, alors que la culture a, de manière générale, une place de plus en plus restreinte. Nous avons besoin que la musique soit un langage pour dire des choses plus grandes que la musique elle-même. Ne connaissant ni les musiciens ni la ville, ce serait donc très bizarre de ma part de me projeter dans un futur complètement virtuel. »

« Mon désir est donc d’avoir une belle rencontre avec les musiciens et de faire la musique le mieux que nous pourrons, de servir les œuvres, de découvrir cette ville que je ne connais pas, de retrouver Marc-André Hamelin, avec qui nous avons fait de très beaux concerts à Toronto et à New York. Après, la vie se charge de ce qu’on ne peut pas prévoir. Donc, je ne prévois rien. »

Le concert de Louis Langrée à l’OSM est annulé.