Bertrand Chamayou et le goût français

Sa rigueur, Chamayou l’allie à la fougue.
Photo: Marco Borggreve Warner Classics Sa rigueur, Chamayou l’allie à la fougue.

En rappel de son récital pour Pro Musica à la salle Pierre-Mercure, Bertrand Chamayou a choisi la Pavane pour une infante défunte de Ravel. Il nous y a donné un concentré admirable de ce qu’est le goût français et le style de cette musique, concepts volontiers mis à mal ou détournés. La Pavane est un parfait terrain pour déployer ce goût : toucher sans avoir l’air d’y toucher (subtilité des transitions), appuyer sans marteler, se recueillir sans larmoyer. À ce stade du concert, hélas, le Steinway du Centre Pierre-Péladeau tenait davantage de la casserole que d’un instrument de concert.

Il ne nous semble pas que ce piano qui avait besoin d’une retouche aux deux extrémités du spectre sonore après le Carnaval de Schumann à la pause ait été révisé à ce moment-là. Jouer Ravel avec des aigus aussi instables n’a pas dû être une partie de plaisir pour Bertrand Chamayou, d’autant que la résonance des aigus est l’un des enjeux principaux de plusieurs des Miroirs. Mais c’est dans la seconde des Mazurkas de Saint-Saëns (et dans Une barque sur l’Océan) que l’instrument s’est montré le plus pénalisant pour les auditeurs.

Rigueur intellectuelle

Ce déplorable instrument ne nous a pas empêchés d’apprécier les qualités de Bertrand Chamayou, qui se dessinent de manière très limpide. Premier enseignement : même s’il n’a pas joué une note de Franz Liszt, c’est Liszt qui coule dans ses veines. On s’en doutait depuis son enregistrement des Années de pèlerinage. On le sait assurément en ayant entendu l’Étude en forme de valse de Saint-Saëns, parée d’élans lisztiens.

La seconde qualité que l’on reconnaîtra à Bertrand Chamayou, c’est la rigueur intellectuelle de son cartésianisme. Il est, de ce point de vue, là aussi, très français : son discours ne s’égare dans aucune élucubration ; il va droit au but. Chamayou exagère presque cette intransigeance qui peut le faire apparaître distant. Dans la respiration psychologique et musicale, il n’y a aucune raison de s’empresser ainsi à enchaîner Oiseaux tristes et Une barque sur l’océan. Chamayou y favorise toujours la coulée musicale sans exagérer les contrastes dynamiques et sans poser le moindre effet.

Cette rigueur, Chamayou l’allie à la fougue. Alborada del gracioso ne cherche pas la chaleur, la moiteur ou quelque ambiance, mais le panache. En fait, à part quand il est question de cloches, on se pose rarement la question de ce que Chamayou nous raconte. L’auditeur est surtout en éveil face à son éthique pianistique et stylistique. On ne s’étonnera donc pas que son Carnaval de Schumann soit nettement plus Florestan qu’Eusébius, ces deux personnages fictifs qui illustrent la dualité de la personnalité de Schumann, tantôt conquérant, tantôt mélancolique.

Fonceur, Chamayou est loin de la balance entre les deux trouvée par Éric Le Sage. Il s’amuse des jeux, des élans, des accents à contretemps, mais ne lâche rien (ou s’il le fait, c’est avec rectitude) quand s’instille la Sehnsucht, ce mélange de nostalgie et de mélancolie qui teinte le romantisme allemand. L’esprit de conquête triomphera en apothéose, dans la très impressionnante Marche finale.

Le pianiste a commencé son récital par une Fantaisie de Beethoven, un compositeur dont les pulsions devraient lui convenir. Difficile de le juger là-dessus, nous étions alors placés trop près du piano avant de reculer dans la salle.

Récital Bertrand Chamayou

Beethoven : Fantaisie op. 77. Schumann : Carnaval, op. 9. Ravel : Miroirs. Saint Saëns : Les cloches de Las Palmas, Mazurkas nos 2 et 3, Étude en forme de valse op. 52  n° 6. Salle Pierre-Mercure, dimanche 8 mars 2020.