Han-Na Chang, de la parole aux actes

Han-Na Chang est une violoncelliste prodige reconvertie à la direction d’orchestre depuis une petite décennie.
Photo: François Goupil Han-Na Chang est une violoncelliste prodige reconvertie à la direction d’orchestre depuis une petite décennie.

Quelle grande musicienne ! En trente ans de métier il nous est déjà arrivé de discuter musique, et notamment de Chostakovitch, avec d’éminents et érudits chefs avec lesquels, au moment du concert ou de la sortie du disque, les belles réflexions ne se matérialisaient guère sur le plan sonore. Han-Na Chang, qui nous avait impressionnés en entrevue, samedi dernier, nous a subjugués en concert. Car la Coréenne, violoncelliste prodige reconvertie à la direction d’orchestre depuis une petite décennie, joint les actes à la parole.

Pour elle, l’Orchestre Métropolitain a joué comme s’il était en tournée à Carnegie Hall. En fait, l’Orchestre Métropolitain a joué Chostakovitch comme il faut jouer Chostakovitch : comme une question de vie et de mort. Et la cheffe, sur le podium, à l’image de Yannick Nézet-Séguin, a tout donné.

Chostakovitch coloré

Au-delà de l’intensité, tangible évidemment, Han-Na Chang semblait avoir un concept pour le moindre détail : une intelligence de l’intensité du pizzicato à tel ou tel moment (violons II et altos à la fin du 1er mouvement, tous dans le 3e volet), de la texture et de la dynamique du coup de grosse caisse, du tenuto dans le 3e mouvement.

Le 2e mouvement n’était pas que rapidité : il y avait la férocité de l’impact des timbales, la folie panique des flûtes, un habile crescendo de la grosse caisse et l’absence de ralentissement sur le choral de trombones. Tous les pupitres se sont mobilisés pour donner leur plein potentiel, voire davantage : hautbois, flûtes, piccolo, cors (incroyables !), percussions, cordes. Admirables, tous !

Car nous n’étions pas du tout dans une musique de type « plus vite-moins vite » et « plus fort-moins fort ». C’est la nature des sons, la saturation harmonique, parfois la laideur ou la distorsion volontaire qui constituaient le cadre de cette grande et cultivée interprétation, un Chostakovitch inoubliable.

Beethoven en dentelles

La première partie fut aussi heureuse côté cheffe, mais moins satisfaisante côté soliste. Heureusement Benjamin Beilman a joué une pièce de Kreisler en bis. Avec le 3e mouvement, enjoué, de Beethoven ces quelques instants nous ont permis de nous remémorer le violoniste que nous avions tant aimé lorsqu’il remporta, à l’âge de 18 ans, le Concours musical international de Montréal. Dans Kreisler, nous avions du panache, une corde de sol qui résonnait, de la justesse, de la virtuosité, du cran et une ligne directrice.

Le concerto de Beethoven, du moins ses deux premiers mouvements, posait plus de questions qu’il n’apportait de réponses. À quoi bon choisir la cadence aux timbales du 1er mouvement, la plus carrée et « révolutionnaire » (elle sied parfaitement au cran du hargneux Leonidas Kavakos, par exemple) si par ailleurs le discours tient de la porcelaine de Chine et de la fine dentelle ? Autre question, plus récurrente et fâcheuse : dans un trille, où se trouve la note et comment définit-on la juste intonation ?

Le système interprétatif de Beilman dans les deux premiers volets beethovéniens a été de commencer par donner de la matière sonore, puis de la retirer pour oeuvrer dans le fignolage mignard en demi-teinte. Il en oubliait quelques intonations au passage et, surtout, omettait de faire sonner son instrument quand ces séances de « presque pas de son » prenaient fin. Le Finale s’en est mieux tiré, le soliste ajoutant un élément ludique à un traitement plus naturel des choses.

Benjamin Beilman est évidemment doué. Le son est raffiné. Mais comme un escrimeur qui ferait du fleuret moucheté sans chercher à toucher, juste pour montrer son jeu de jambes, le but dans Beethoven n’est pas de faire de la décoration sonore.

Pour revenir au sujet essentiel de la soirée, nous avons été heureux de voir, cette semaine, que Han-Na Chang ferait ses débuts, la saison prochaine, à la tête de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. En effet, le métier de chef est en cours de féminisation après des décennies d’ostracisme. Mais il ne faudrait surtout pas que l’industrie de la musique classique, qui n’est assurément pas à une bourde près, passe à côté des vrais talents et mise sur les mauvaises ambassadrices. La surexposition de leur manque de talent ferait encore plus de mal à la cause qu’elle ne la servirait.

Attention donc : la direction d’orchestre n’est pas un concours de mannequinat ou d’efficacité d’agences de relations publiques. Il va sans dire que le très grand concert de Han-Na Chang a renvoyé la soirée m’as-tu-vu d’Alondra de la Parra d’octobre dernier au rayon des farces et attrapes.

Han-Na Chang dirige Chostakovitch

Beethoven : Concerto pour violon. Chostakovitch : Symphonie n° 10. Benjamin Beilman (violon), Orchestre Métropolitain, Han-Na Chang. Maison symphonique de Montréal, vendredi 29 février 2020.