Samy Ben Redjeb, archéologue musical

L’Afrique musicale est au cœur de la démarche de producteur de Samy Ben Redjeb, mais dans ses métissages, dans le contact de ses traditions avec celles d’Europe et d’Amérique et des Antilles.
Fournie par Samy Ben Redjeb L’Afrique musicale est au cœur de la démarche de producteur de Samy Ben Redjeb, mais dans ses métissages, dans le contact de ses traditions avec celles d’Europe et d’Amérique et des Antilles.

À la faveur du retour du format vinyle et de l’insatiable appétit des mélomanes pour la rareté, le label Analog Africa est en plein essor depuis sa création, en 2006 : plus d’une quarantaine de parutions, rééditions d’album et de compilations thématiques, de musiques enregistrées au siècle dernier dans tous les coins du continent africain et là où, ailleurs sur la planète, cette musique a résonné. Conversation avec le fondateur Samy Ben Redjeb, qui donnera une performance DJ de musiques quasi inédites dans cet hémisphère le 29 février au Ministère, à l’invitation du Festival international des Nuits d’Afrique.

Pas facile de mettre le grappin sur Samy. « Pardon pour le délai, j’ai dû changer d’hôtel à la dernière minute », s’excuse l’archéologue musical, finalement joint à Mexico. Quelques jours plus tôt, il épluchait encore les vieux disques dans la capitale officieuse de l’Amazonie péruvienne, Iquitos, à la recherche des trésors de Ranil, héros local de la cumbia, en vue de la sortie de la première compilation de l’œuvre de cet obscur musicien, Ranil y su Conjunto Tropical, qui sera édité par Analog Africa le 20 mars prochain.

« Iquitos est une ville inaccessible par la route, on s’y rend seulement par bateau ou par avion, raconte Samy. Il s’est développé là un microcosme musical assez particulier et je suis tombé sur cet artiste qui avait lancé une quinzaine d’albums déjà. D’habitude, lorsque je trouve des disques, je les ramène chez moi et je les écoute tranquille, mais là, j’ai senti que c’était un truc qu’il fallait faire sur le coup. J’y ai passé quatorze jours à tout écouter, faire des listes, puis signé un contrat avec Ranil. Mais lui n’est que la pointe de l’iceberg ; y a plein de groupes issus de l’Amazonie péruvienne, et comme c’est un endroit isolé, ils n’ont pas eu un grand rayonnement, ça demeure assez obscur. Et moi, tout ce qui est obscur m’intéresse. »

Lorsque j’ai parcouru le continent dans les années 1990, j’ai réalisé que la musique que je découvrais était souvent bien plus futuriste et moderne que l’image que l’on pouvait avoir

Obscur, mais moderne aussi. L’Afrique musicale est au cœur de sa démarche de producteur, mais dans ses métissages, dans le contact de ses traditions avec celles d’Europe et d’Amérique et des Antilles. Un exemple frappant de ce parti pris s’entend sur sa plus récente parution, la formidable Mogadiscio — Dancing Mogadishu (Somalia 1972-1991). Sur le titre Hab Isii, le chanteur Omar Shooli reproduit à merveille le son rocksteady/early reggae de la fin des années 1960 à Kingston. Du reggae somalien !

« Lorsque j’ai parcouru le continent dans les années 1990, j’ai réalisé que la musique que je découvrais était souvent bien plus futuriste et moderne que l’image que l’on pouvait avoir. La musique d’Afrique que l’on diffusait alors ne m’avait jamais vraiment impressionnée ; c’était toujours très pop, très joyeux, un peu cliché », ce que l’on désignait alors comme les « musiques du monde », parfois imaginées pour plaire au public international. « Or, quand je suis arrivé là-bas, j’ai trouvé des musiques très différentes, souvent très psychédéliques, qui allaient contre le sens du poil et qui surtout montraient un modernisme dans la musique africaine auquel on ne s’attend pas. Et comme je suis né en Tunisie, je me suis dit : Tiens, pourquoi ne pas montrer combien la musique africaine était en avance sur son temps. »

C’est en débarquant au Sénégal à l’âge de 21 ans que Samy Ben Redjeb a découvert les musiques africaines, « plutôt par hasard, j’avais alors trouvé un boulot de moniteur de plongée. Lorsque j’ai quitté, le pays m’a tellement manqué que j’ai essayé de trouver un moyen d’y retourner. J’étais tombé sur le gérant d’un hôtel au Sénégal à qui j’avais parlé de mon amour du pays, il m’avait dit qu’il me contacterait s’il trouvait quelque chose. Quelques semaines plus tard, il m’a appelé pour me dire que l’hôtel cherchait un DJ. J’ai accepté, même si je n’avais jamais fait ça ! C’est comme ça que j’ai commencé à jouer de la musique africaine. »

Et à force de dénicher des perles pour meubler la programmation musicale de ses soirées africaines, il a ressenti le besoin de les partager avec le plus de gens possible, à travers une structure de disque. « J’ai commencé seul, et puis avec le temps, j’ai pensé à ramener des gens qui me soutiennent dans le label », raconte le producteur d’origine tunisienne. « Au début, je travaillais avec une compagnie de design, mais j’étais toujours obligé d’attendre pour qu’ils aient le temps de travailler avec moi. Et comme je suis très exigeant à ce niveau, j’ai engagé quelqu’un à plein temps qui travaille sur le design », un détail justement qui a fait la réputation d’Analog Africa : chaque parution s’accompagne d’un livret très fouillé et d’une magnifique pochette d’allure rétro. Au rayon des rééditions, le Samy Ben Redjeb et sa petite équipe sont exemplaires.

« Je pense qu’on est toujours plus intéressé par ce qui se trouve de l’autre côté de la rivière », illustre-t-il en parlant de l’intérêt pour ces musiques rares du continent africain. « Là-bas, ils écoutent plutôt le rap et le r & b américains… Lorsque je voyage en Afrique, c’est très très rare que je tombe sur des jeunes qui s’intéressent à leur musique des années 1970 ou 1980, disons. Pour eux, c’est la musique de leurs parents et grands-parents. Ça m’avait un peu étonné. Par contre, lorsqu’on va en Colombie, les jeunes là-bas sont fous de musique africaine. Y a là vraiment des gens qui cherchent et collectionnent des disques africains, et je dis souvent que ce sont les Colombiens qui vont sauver la musique d’Afrique parce qu’ils sont en train de faire un travail d’archivage et de promotion de la musique africaine qui n’a pas d’égal dans le monde. C’est peut-être nécessaire, de montrer aux jeunes d’Afrique que la musique de leurs parents a un succès fou en Europe. »

WorldWild SoundSystem invite Analog Africa

Au Ministère, le samedi, 29 février, 22 h.