«Homme objet»: qualité Clavis

Modeste ou réaliste, dur à dire, mais Clavis ne se voyait pas comme un musicien, du moins pas autant que ses collègues de scène et de création.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Modeste ou réaliste, dur à dire, mais Clavis ne se voyait pas comme un musicien, du moins pas autant que ses collègues de scène et de création.

Quand on mène de front deux projets musicaux qui obtiennent un certain succès et qu’on aime se tenir occupé, un tout petit mois de congé peut mener à la remise en question… et à l’album solo. C’est un peu l’histoire de Luis Clavis, une des figures de proue de Valaire et Qualité Motel qui lance un premier effort ondulant, intitulé Homme objet.

Alors que ses collègues musiciens Thomas Harbec et KiloJules — qui œuvrent en commun sous le nom TÔKI — travaillaient sur le dernier disque de Fanny Bloom, le percussionniste Luis Clavis s’est retrouvé avec quelques semaines de pause forcée. « Et ç’a été… pas confrontant, mais ça te fait poser plein de questions. »

Luis Clavis a lancé Valaire (à l’époque nommé Misteur Valaire) en 2004 avec ses acolytes jazzmen, alors qu’il n’avait pas vingt ans. « J’ai commencé ça tellement jeune que je ne me suis jamais posé la question à savoir si c’est ça que je voulais faire dans la vie, mettons ? » lance-t-il, ricaneur.

Modeste ou réaliste, dur à dire, mais Clavis ne se voyait pas comme un musicien, du moins pas autant que ses collègues de scène et de création. « Si j’ai pas deux bands, est-ce que j’ai encore ma place dans le monde de la musique au Québec ? se questionne-t-il à voix haute. Est-ce que je suis capable d’écrire des tounes ? J’ai essayé. La minute où tu te sens en danger par rapport à ça, c’est une bonne raison de le faire. »

Ce disque assez pop, mais infusé de ballades hip-hop, de soul et d’électronique, oscille entre deux tons, un plus personnel et l’autre plus près de celui d’un personnage ambitieux. Souvent, Luis Clavis s’interroge sur sa place dans le monde. Le monde de la musique, mais aussi la société et ce qu’elle nous pousse à viser.

Si [Claude Bégin] avait appelé son disque "Homme objet", ç’aurait été plus littéral. Alors que quand tu vois ma tête de cardiologue juif, on voit clairement qu’il y a une démarche !

« Il y a comme une façon de devenir adulte, la société nous mène à quelque chose comme un adulte standard, mettons. Acheter une maison, rénover, accumuler des REER et faire des kids. Quand tu vas à tes retrouvailles du secondaire, tu t’en rends compte ! »

En ce sens, la pièce Relever le défi s’avère particulièrement savoureuse : « J’check sur mon cellulaire / défiler vos vies / Fantasmes du secondaire / enceintes en série. » Malgré le ton un peu grinçant ou pince-sans-rire qu’il adopte dans ses chansons, Clavis se défend d’être cynique par rapport à ses constats, refusant de se mettre au-dessus de la mêlée.

« Il y a plein de contradictions, souligne-t-il. C’est un monde basé sur la rentabilité, sur l’efficacité, parfois sur la vitesse, sur l’accumulation de biens pour pouvoir avoir une bonne retraite. Et à travers tout ça, on n’a plus de ressources, on consomme trop. Et moi qui ai la chance d’avoir un métier qui est dans l’observation, la création et la contemplation, où est-ce que je me situe là-dedans en tant qu’adulte ? »

Pas la voie facile

Maintenant qu’Homme objet est disponible, Luis Clavis assume sa démarche musicale en solo. Mais il avoue avoir été un brin terrorisé à l’idée de présenter ses chansons aux membres de Valaire. « Je leur ai parlé, chacun séparément ; le faire d’un coup, ç’aurait été un trop gros statement ! » s’amuse-t-il.

Reste qu’au cœur des musiques du disque, il y a Thomas et Jules. Clavis a envisagé de travailler avec d’autres musiciens, mais tant qu’à être confronté, aussi bien l’être par des gens qui le connaissaient et le comprenaient parfaitement. « C’est pas parce que c’est la voie facile que j’ai fait ça. »

Il se rappelle être en studio pour enregistrer ses pistes de voix, en français de surcroît, et se sentir petit dans ses shorts. « On a grandi à cinq, avec une façon de créer de la musique instrumentale qui est complètement équitable, où on a tous un rôle similaire. Là, j’avais le regard vers moi, pour moi, avec mes paroles qui sont plus personnelles. »

L’approche musicale du disque est très langoureuse, concède Clavis.« C’est bien ondulatoire ! » Si ses maquettes avaient des tonalités un peu stoner, les versions finales empruntent au hip-hop ainsi qu’à ses « vieilles influences de Beck, avec un MC un peu maladroit, loser. Aussi, je ne voulais absolument pas devenir un chanteur à voix, alors ça me permettait de rester bien mollo, plus détaché dans ma façon de chanter. J’en donne jamais trop. »

Il y a, dans une certaine mesure, quelque chose de la musique en solo de Claude Bégin dans le travail musical de Clavis, notamment du côté des mélodies et du ton. On lui a déjà fait la comparaison, qu’il comprend. « Mais si lui avait appelé son disque Homme objet, ç’aurait été plus littéral. Alors que quand tu vois ma tête de cardiologue juif, on voit clairement qu’il y a une démarche ! »

La suite du projet solo de Luis Clavis risque fort de vivre sur scène en parallèle du parcours de Valaire et de Qualité Motel. « C’est les mêmes musiciens, c’est facile. Je peux faire la première partie, on peut se rajouter une date le lendemain, note le musicien. On a tous un traumatisme d’avoir deux projets qui marchent en même temps avec Valaire et La Patère rose [Thomas et Jules y jouaient aussi]. Ça nous a tous rentré dedans en malade cette époque-là. C’est pas vrai que j’allais vivre un seul conflit d’horaire par rapport à ça. »

Ce qui ne veut pas dire que Luis Clavis n’a pas d’ambition, et chaque pas franchi le gonfle d’espoir. « J’essaie que chaque nouvelle étape soit la plus l’fun et la plus grosse possible. »

Homme objet

Luis Clavis, Audiogram, Déjà en vente