Pierre Lapointe à l’Usine C: le désennui avant la tempête

Élégance et naturel, ça se peut, surtout quand on est Pierre Lapointe, bombardé officier des arts et des lettres par la France.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Élégance et naturel, ça se peut, surtout quand on est Pierre Lapointe, bombardé officier des arts et des lettres par la France.

On est mercredi. Il neige dehors. Il va tempêter plus tard, paraît-il. Nous en sommes au deuxième soir de la résidence de Pierre Lapointe à l’Usine C. Première médiatique. Résidence… Ça sonne comme maison. Ça se chante sur l’air de La plus belle des maisons, titre de la plus belle chanson de l’album Pour déjouer l’ennui. Tout ça se tient : s’il en tombe trop épais sur Lalonde et Panet, on restera ici. On élira domicile dans la résidence de Pierre. On ne s’ennuiera pas.

Déjà, on est bien avec lui. Même s’il s’est amené drapé dans un veston-manteau noir lustré, entre chic dandy gothique et croque-mort de luxe. Élégance et naturel, ça se peut, surtout quand on est Pierre Lapointe, bombardé officier des arts et des lettres par la France reconnaissante. C’était il y a deux jours, honneur partagé avec Ariane Moffatt. « Je me sens beaucoup plus important qu’avant », dit le chanteur en badinant à sa manière décalée habituelle. « Surtout quand j’étais dans le métro tantôt… »

Élégance et bonne franquette

On rigole. Il rigole. Déjoué, l’ennui. Le réseau s’ouvre sur un noble quatuor de beaux barbus. « Ce sont des musiciens », précise Pierre sans rire dans sa barbe. Il les présente d’entrée de jeu : Félix Dyotte, Joseph Marchand, José Major, Philippe Brault. Chacun a sa minute pour s’exprimer : permission du chanteur. « Vous êtes libres avec moi, hein les gars ? »

Habits de gala et bonne franquette : dans la maison de Pierre Lapointe, c’est permis. Ça rapproche et ça convient particulièrement bien aux atours acoustiques du répertoire : ce ne sont pas seulement les chansons à base de guitare acoustique de l’album Pour déjouer l’ennui qui s’y collent, mais aussi les ballades piano célébrées.

Le répertoire dit merci

Il y a l’habillage acoustique et les rythmes des îles : ça tangue et ça balance en samba, en merengue, c’est tout léger : ça allège d’autant le propos. La tristesse ne peut pas être complètement triste dans une chaloupe de musique. Nue devant moi, donnée en pizzicatos, elle a la tragédie caressante. L’effet sur le rendu des sentiments est fascinant et variable. Soutenue par de délicats entrelacs de cordes, ponctuée de contrebasse et de tambours, la chanson Amour ou songe gagne ainsi en gravité, mais sans lourdeur. Il y a de l’espace pour la douleur, mais aussi pour respirer.

Le chœur de voix basses dans Une lettre fait penser aux Compagnons de la chanson autour de Piaf. Ou bien au chœur de l’Armée rouge : c’est une composition de Daniel Bélanger, cela s’entend dans ce chœur, et Lapointe a le bon goût d’en profiter. Tout se prête à la manière acoustique : Tel un seul homme autant qu’Encore un autre amour, que l’on a connue rock sur l’album des Beaux sans-cœur.

La plus belle place

Comme quoi une chanson n’est pas intrinsèquement liée à l’instrumentation d’origine. À tout le moins les bonnes chansons. Oui, on peut parfaitement faire l’Imagine de John Lennon avec pas de piano, pour prendre un bel exemple : c’est arrivé plusieurs fois à feu le Beatle. Pierre Lapointe, lui, s’offre du Kurt Weil pas de piano, et il ne manque rien non plus. Belle démonstration.

Nous restons là, 27-100 rue des Partances, Monarque des Indes, les chansons de toutes les époques trouvent leur place dans « la plus belle des maisons ». On en ressort avec la plus belle des sensations : le chanteur, les chansons, les quatre barbus, les spectateurs, nous avons habité ensemble une bien belle place. Chez Pierre Lapointe et chez nous à la fois. De quoi affronter la tempête.

En rappel: Deux par deux rassemblés, l’histoire d’une chanson