Daniil Trifonov, maître du feu et du temps

Trifonov nous a livré d’un seul tenant un enchaînement d’Études et de Poèmes définissant le parcours et l’essence du compositeur et de l’humain torturé Scriabine.
Photo: Dario Acosta Trifonov nous a livré d’un seul tenant un enchaînement d’Études et de Poèmes définissant le parcours et l’essence du compositeur et de l’humain torturé Scriabine.

Il faut faire un parallèle étroit entre le récent concert de Lucas Debargue et le récital de Daniil Trifonov à la Maison symphonique, dimanche. Alors que le pianiste français avait été privé d’une première partie lors de laquelle il souhaitait nous plonger dans l’univers de Scarlatti, Daniil Trifonov a été laissé libre de façonner son programme comme bon lui semblait.

Ce faisant, il a démontré ce qu’était l’art de la programmation, un véritable art maîtrisé aujourd’hui par les grands pianistes ou chanteurs mélodistes, bien plus que par les chefs d’orchestre. Comment amène-t-on un auditeur à recevoir en concert une 9e Symphonie de Bruckner ou une 15e Symphonie de Chostakovitch ? Cette question essentielle reçoit en général des réponses bancales.

Daniil Trifonov a conçu, pour son récital de dimanche, une première partie hors normes, dont le point nodal était la 9e Sonate, « Messe noire », de Scriabine. Sa mise en contexte tenait du pur génie. Trifonov nous a livré d’un seul tenant un enchaînement d’Études et de Poèmes définissant le parcours et l’essence du compositeur et de l’humain torturé Scriabine. La perception de l’évolution du langage par la juxtaposition entre l’Opus 2 n° 1 et l’Opus 32 était saisissante, autant que la logique musicale et tonale des successions choisies.

Mieux encore, se ruer, ainsi, attacca, sur la fameuse Étude en ré dièse mineur dans la foulée du Poème tragique donnait à cette Étude une force cinétique et une nécessité vitale qu’elle ne peut avoir lorsqu’on l’aborde « à blanc ».

Après cette Étude op. 8 n° 12, Trifonov s’est levé pour recevoir les applaudissements. L’univers dans lequel il nous a alors plongés est celui de l’homme qu’il venait de nous dépeindre, mais à un stade plus avancé de la tension psychologique. Et pourtant, dans cette « Messe noire », le parcours, en concentré, est le même, avec l’expression exaltée d’une force au fur et à mesure du développement de l’inspiration.

Et là, surprise : sur l’ultime repli de Scriabine, Trifonov se plonge dans Beethoven. L’Opus 110 comme une rédemption sereine de la « Messe noire » ? Quelle idée incroyable ! Dans l’interprétation, la liberté de Scriabine irradie sur Beethoven, même si les touches ne répondent pas toujours à la subtilité du 2e mouvement.

Mais le 3e mouvement éclaire tout : Scriabine et Beethoven sont unis par la rage de créer. La douleur de son thème, Beethoven la transcende en une fugue solaire et rageuse que Trifonov n’alanguit jamais. On danse cela en ce moment aux Grands Ballets à Montréal : l’individu qui se transcende et crée pour transformer la collectivité. Ici le parcours a pris une heure. Il a été lumineux.

Prokofiev au-delà du piano

Que vient faire Borodine après tout cela ? Amener Prokofiev, aussi surprenant que cela paraisse. L’une des pièces s’intitule « la fidélité envers l’église incite à ne penser qu’à Dieu ». Où était-on par rapport à cela dans la Russie stalinienne affamée et héroïquement en guerre en 1944 lorsque Emil Guilels créait la 8e Sonate de Prokofiev ? Où allait le monde à ce point de bascule de son histoire ? Que nous dit le musicien de cela ?

Trifonov, qui se lève parfois de son tabouret, comme Guilels, dans les moments d’exaltation, joue beaucoup sur le caractère planant et rémanent du son, comme pour souligner l’indécision de ce monde en déséquilibre, une interrogation qui imprègne aussi l’harmonie de la plus scriabinienne des sonates de Prokofiev. Cette subtilité atteint son comble dans un 2e mouvement feutré d’une fausse insouciance. Le finale de cette sonate par Trifonov est un pur chef-d’oeuvre partant de la légèreté fuyante et faisant, ultimement, exploser avec incandescence le cadre même de l’instrument, exactement dans l’esprit de l’écriture du compositeur.

En rappel, le pianiste revient deux fois à l’Art de la fugue de Bach. L’alpha de la musique, d’où tout vient. Beethoven nous le rappelait dans les ultimes mesures de l’Opus 110. La rage de créer pour espérer améliorer l’équilibre du monde. Était-ce un récital ? Était-ce un cri ?

Daniil Trifonov joue Beethoven et Prokofiev

Scriabine : Étude en do dièse mineur op. 2 n° 1, Deux Poèmes op. 32, Huit Études op. 42, Poème tragique op. 34, Étude en ré dièse mineur op. 8 n° 12. Sonate n° 9, op 68, « Messe noire ». Beethoven : Sonate pour piano n° 21, op. 110. Borodine : Trois extraits (nos I, II et VI) de la Petite Suite. Prokofiev : Sonate n° 8. Daniil Trifonov (piano). Maison symphonique de Montréal, dimanche 23 février 2020.