«Ordinary Man»: Ozzy Osbourne, ce gars ben ordinaire

Ozzy Osbourne, pendant une prestation aux American Music Awards, en novembre dernier
Photo: Kevin Winter Getty Images via Agence France-Presse Ozzy Osbourne, pendant une prestation aux American Music Awards, en novembre dernier

« Under the graveyard / We’re all rotting bones », râle de sa voix nasillarde Ozzy Osbourne sur son nouvel album solo, Ordinary Man, en magasins vendredi. Au cimetière, nous ne sommes rien de plus que des os qui pourrissent : la sinistre sentence pourrait presque avoir été crachée par un générateur automatique de paroles de chansons d’Ozzy Osbourne, tant narguer les forces occultes de la mort a toujours composé le fonds de commerce idéologique du prince des ténèbres. Le premier disque de Black Sabbath, sur lequel s’amorçait cette provocante, et grisante, campagne de peur, célébrait d’ailleurs son cinquantième anniversaire le 13 février dernier.

Cet hymne funeste à notre destin commun (Under the Graveyard) serait en temps normal purement distrayant, que du théâtre comiquement macabre, si ce n’était de la mort qui plane vraiment au-dessus de la tête du chanteur anglais, âgé de 71 ans. Ozzy Osbourne n’a jamais autant révélé sa propre fragilité qu’au cours des dernières semaines, quand il a annoncé en janvier être atteint de la maladie de Parkinson en entrevue à l’émission Good Morning America (le rendez-vous par excellence des métalleux) et se devait lundi d’annuler la portion nord-américaine de sa seconde tournée d’adieu en carrière (dont un arrêt prévu au Centre Bell le 16 juin), afin de subir des traitements en Suisse.

« Je ne veux pas mourir en homme ordinaire » (« The Truth Is I Don’t Wanna Die an Ordinary Man »), proclame-t-il sur la pièce-titre de ce douzième disque, un improbable duo, format power ballade grandiloquente, avec Elton John (et, en prime, un solo très November Rain de Slash, l’artilleur en chef de Guns N' Roses).

Mourir en homme ordinaire : compte tenu ne serait-ce que de la chauve-souris dans laquelle il a un jour malencontreusement pris une mordée, les risques sont minces qu’Ozzy connaisse pareil sort. Mais Ozzy, même s’il a affiché une mine de zombie une bonne partie de sa vie, n’échappera vraisemblablement pas à la banalité de la mort. Voilà la réalité avec laquelle il semble aujourd’hui tenter de se réconcilier.

Les références nombreuses à sa propre finitude (Straight To Hell, Goodbye, Today Is The End) ponctuant Ordinary Man résonneront sans doute, dans le coeur de ses disciples, avec une gravité toute particulière, qui faisait défaut aux précédentes parutions du rockeur.

Faire le con pour une dernière fois

Sur papier, Take What You Want, la collaboration d’Ozzy Osbourne avec le guignol des ondes FM Post Malone et le rappeur texan Travis Scott, sorte de rencontre intergénérationnelle entre trois hommes intimes des états altérés, avait tout d’une catastrophe en puissance. Cette étrange concoction trap-métal, lancée en octobre 2019, aura cependant eu le mérite de ressusciter la carrière solo d’Ozzy, dont le précédent album datait d’il y dix ans (Black Sabbath a pour sa part conclu son ultime tournée en février 2017).

C’est ainsi à un des compositeurs de ce morceau ayant fait bonne figure sur les palmarès, le guitariste Andrew Watt, qu’a été confiée la réalisation d’Ordinary Man. Que celui qui a aussi apposé sa signature sur le tube de Camila Cabello Havana (!) tire le septuagénaire du côté d’un son lisse (plus hard rock que strictement métal) n’aura donc rien d’étonnant. Cet album, qui s’affaisse à mi-parcours, a très clairement été conçu avec le désir que le plus grand nombre d’extraits puissent trouver refuge au sein des listes de lecture des différentes plateformes de diffusion en continu.

L’apport de Duff McKagan (bassiste de Guns N’Roses) et de Chad Smith (batteur de Red Hot Chili Peppers), une section rythmique de rêve, rappelle implicitement que l’influence de leur patron dépasse les frontières des musiques métalliques. Et ces messieurs connaissent leur Ozzy à l’endroit comme à l’envers, en témoignent les clins d’oeil au répertoire sabbathien se multipliant comme autant d’offrandes aux fidèles (le martèlement de la grosse caisse façon Iron Man au début de Goodbye, ou l’harmonica de Eat Me rappelant The Wizard).

Et si cet album n’a certes pas la profondeur du Blackstar,de David Bowie, et de You Want It Darker, de Leonard Cohen, c’est sur le même ton des bilans à dresser que se déploie ce testament d’un homme tout sauf ordinaire, qui s’astreint à réfléchir à ses vieux péchés, mais qui entend aussi faire le con pour une dernière fois avant de s’en aller. Existe-t-il plus jouissif que d’entendre ce bon vieux Ozzy mordre à pleines dents — les mêmes avec lesquelles il a déjà croqué une colombe — dans le verbe « defecate » ?

Ordinary Man

★★★ 1/2

Ozzy Osbourne, Epic