Se laisser emporter par Matt Holubowski

Dans «Weird Ones», la voix d’ange de Matt Holubowski nage dans la réverbération, les mélodies suivent un itinéraire connu d’elles seules, toutes sortes d’instruments dessinent des paysages indescriptibles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans «Weird Ones», la voix d’ange de Matt Holubowski nage dans la réverbération, les mélodies suivent un itinéraire connu d’elles seules, toutes sortes d’instruments dessinent des paysages indescriptibles.

Depuis deux semaines déjà, l’auto glisse au lieu de rouler. Sans toucher aux plaques de glace noire. Sans toucher à rien, sinon le ciel de temps en temps. Même pas besoin de clé pour démarrer. Suffit d’insérer la copie « advance » gravée de l’album Weird Ones et c’est parti. Voyage en apesanteur dans la beauté. La voix d’ange de Matt Hobulowski nage dans la réverbération, les mélodies suivent un itinéraire connu d’elles seules, toutes sortes de sons étranges sortis de toutes sortes d’instruments étranges dessinent des paysages étranges, indescriptibles et merveilleusement beaux. Délicieuse sensation d’étrangeté.

« It’s been a strange day, but / I wouldn’t have it any other way », chante l’ange. Qui n’est pas un ange. C’est Matt, qui n’a jamais aussi angéliquement allongé ses notes. Le même Matt qui est au bout du fil. « Pendant longtemps, ma façon d’extérioriser le fait de me sentir différent, apart, not belonging, un étranger dans le monde, c’était d’accentuer le weirdness. Même dans les chansons les plus belles, je demandais aux musiciens : qu’est-ce qu’on pourrait faire pour les “fucker” ? J’ai été au bout de ça. Est-ce qu’il fallait absolument que ce soit laid et bizarre pour être différent des autres, pour m’affirmer ? Est-ce qu’on ne pourrait pas, au contraire, créer de la beauté ? Je pense que c’est ça, Weird Ones : essayer de célébrer la différence et l’étrangeté en allant le plus loin possible dans le bien-être musical. » Ça faire rire Matt de s’entendre dire ça. « Il y a encore plein de sonorités bizarres, mais agréables en même temps… »

Cette familière étrangeté

Peut-être est-on arrivés de l’autre côté, dans un monde où l’étrangeté est devenue la norme, où les frontières sont plus que jamais floues entre qui on est et qui l’on donne à voir. « Yeah, I don’t know what’s weird anymore, so I might as well be myself, et juste arrêter de me poser la question. We are all different, we are all the weird ones, aren’t we ? Ce qu’on fait, là, cette entrevue, c’est étrange. Être sur une scène, c’est étrange. Finalement, c’est faire de la musique qui est normal. »

On aurait pu écourter. Mais non, j’avais pas envie que mon album finisse.

Matt évoque Greener, une extraordinaire pièce au milieu de l’album — elles sont toutes extraordinaires — qui s’inspire du moment le plus extraordinairement étrange de sa « carrière » : ce jour de 2018 où il a triomphé à Osheaga ET reçu un disque d’or. « I’m winning prizes left and right / But a monster waits for me at night / I am no happy fucker / All I know is there’s no time to go under », chante-t-il sans la moindre agressivité dans le ton. « C’était censé être un dream come true, cette journée. Et pourtant, ça n’allait pas ! J’angoissais à l’idée de donner des interviews et de faire semblant d’être fier et content. Tout en étant fier et content pour vrai, mais pas bien du tout en même temps. Le weirdness qu’on vit tous à divers degrés, là je le vivais en concentré. »

Du bienfait de l’acceptation

Weird Ones est l’album de l’acceptation de soi. La part de folie, la part de lucidité, la part de peur, la part de joie, la part de contradiction, la part de refus, la part indéfinissable : « Perhaps I don’t want to get better / When all the beautiful things come to me when I feel I’m the most troubled », constate-t-il dans Mellifluousflowers. « I guess I’ll hold on to my mellifluous flowers. »

« C’est comme un reminder à moi-même, ce disque. C’est dire : prends le beau, tu peux, c’est correct d’aimer tes melliflouous flowers. Je dis un peu la même chose dans Eyes Wider. Sois pas si dur avec toi-même. Si tu te sens misérable tu peux, si tu sens presque trop heureux, c’est O.K. aussi, et c’est même pas trop. C’est jamais trop. C’est juste toi qui es comme ça. Au final, abandonne-toi à la musique. »

L’expérience d’écoute

On en revient là. Se laisser emporter par la musique. Laisser l’auto quitter la route. Vivre l’expérience d’écoute. « C’est pour ça que la version de Love, the Impossible Ghost à la fin de l’album, ça dure 10 minutes. Pour que l’expérience dure un peu plus longtemps, pour ne pas briser l’envoûtement, pour donner envie de recommencer. Quand j’aimais un album, à l’adolescence, j’en étais obsédé, je ne voulais jamais que ça finisse, je me mettais à rêver, je partais dans mes propres rêves. On aurait pu écourter. Mais non, j’avais pas envie que mon album finisse. »

L’auto et le bon vieux lecteur de CD non plus. Quand la piste 11 se termine, ça repart à la piste 1. « That’s it. Je voulais une relation à long terme avec cet album. Qu’on fasse du chemin ensemble. » Dans la grande communion des étrangetés.

Weird Ones

Matt Holubowski, Audiogram