Les vies en couleurs des Hay Babies

Les Hay Babies Vivianne Roy, Katrine Noël et Julie Aubé, éblouissantes dans leurs vêtements confectionnés par Julie à partir de patrons de la fin des années 1960 et maquillées spectaculairement, fantasme éveillé d’été en février, moitié Brady Bunch, moitié Partridge Family
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les Hay Babies Vivianne Roy, Katrine Noël et Julie Aubé, éblouissantes dans leurs vêtements confectionnés par Julie à partir de patrons de la fin des années 1960 et maquillées spectaculairement, fantasme éveillé d’été en février, moitié Brady Bunch, moitié Partridge Family

Dehors, de l’auto en manque de lave-vitre, on dirait l’image pleine de neige d’une télé noir et blanc défectueuse. Sur Saint-Laurent, à la hauteur de Bernard, des passants en noir, en gris, font pliche-plouche dans la neige déjà sale. Et puis on entre au Pastel Rita. Rêve multicolore. Quelque chose comme un Life Savers à grandeur de bistrot. Du rose, du rouge, de l’orangé, des couleurs éclatantes partout. Les murs, les tables. Et elles. Les Hay Babies. Vivianne Roy, Katrine Noël, Julie Aubé.

Éblouissantes dans leurs vêtements confectionnés par Julie à partir de patrons de la fin des années 1960. Maquillées spectaculairement, fantasme éveillé d’été en février, moitié Brady Bunch, moitié Partridge Family. « C’est exprès, s’esclaffent-elles. On est très color coordinated… » Ce sont les couleurs de la pochette de Boîtes aux lettres, leur fabuleux nouvel album. Plus encore, ce sont les couleurs de l’histoire que l’album raconte. L’histoire de Jackie. Partie du Nouveau-Brunswick en 1965 pour tenter sa chance dans le Montréal des boîtes à gogo…

« C’est un peu la Melody Nelson de Moncton, dit Katrine. Dans la vie, elle se cherche un sugar daddy… » Dans la chanson intitulée Jacqueline, elle répond à un candidat potentiel : « Where am I from ? Well… / It’s a quaint little city / where nothing ever happens / Ah ! J’m’appelle Jacqueline / But you can call me Jackie… » C’est la chanson la plus parlée de l’album, rythme hypnotique, basse au pic et pédale wah-wah, quelque part entre le Gainsbourg de La ballade de Melody et les Status Quo de l’hymne psych-pop Pictures of Matschtick Men. On y plonge comme dans un film. En couleurs.

Parmi les vêtements, des lettres. « Tout ça, c’est à cause de mon trip de linge vintage, au fond », explique Julie. « Une amie de famille a hérité d’une maison à Moncton avec tout son contenu, et elle savait que je collectionne un peu tout ce qui est vintage. Il y avait beaucoup de vêtements, c’est surtout ça que je voulais, obviously, en plus tout était à nos tailles. Il y avait d’autres affaires, dont une boîte avec des lettres, c’était dans le lot. Il s’est passé un an avant qu’on les ouvre. Et là, on a constaté que les lettres venaient toutes de la même personne, et qu’elles étaient toutes adressées à la même personne. Et que ça racontait une histoire. L’histoire de Jackie. Mais une histoire pleine de trous… »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

C’est par là que Les Hay Babies sont entrées. Dans cette correspondance entre Jacqueline et sa mère, il n’y avait pas les réponses de la mère, et des tas de données manquantes dans l’aventure de sa fille dans la grande ville. Vivianne, Katrine et Julie avaient trouvé le terrain de jeu de leur prochain album alors en gestation : « On est devenues comme obsédées par son histoire, continue Vivianne. Jackie, c’est tout un character. Elle est vraiment outstanding… »

« On a viré folles un peu, concède volontiers Katrine. On se questionnait, on faisait des déductions, on notait les noms qui revenaient, on essayait d’imaginer ce qui s’était passé entre les lettres… » Vivianne précise : « C’est pas mal explicite, quand même… » Julie s’emballe : « On n’en revenait pas, par grands bouts, de ce qu’elle osait écrire ! Elle est super flyée pour 1965, 1966… On n’est pas surpris quand elle raconte la première fois qu’elle voit des gogos boots, mais quand elle parle de ses cinq dates avec cinq gars différents la même semaine, moi j’aurais pas écrit ça à ma mère… »

Du plaisir des contraintes

L’histoire, on l’aura compris, est un peu celle des Hay Babies, à quelques décennies d’écart, et l’histoire de milliers de jeunes femmes qui ont un jour quitté leur coin de pays dans l’espoir de se trouver ailleurs des vies en couleurs. Avec tout ce que cela suppose d’avancées et de reculs, de désillusions et de fiertés. Entre le Society’s Child de Janis Ian et le Different Drum de Linda Ronstadt avec les Stone Poneys, la chanson Look at Me Now est un beau grand geste d’affirmation : « Look at me now, Ma / Look at me / Look and see how I’m doing alright / J’ai même charmé le grand boss / J’ai refusé ses avances / La face que tu m’as donnée / Sera pas gaspillée / Ma foi, si tu m’voyais aller ! »

L’histoire de Jackie est aussi « un prétexte pour vivre un trip de musique », souligne Julie. Le contexte fournit des paramètres, une palette de couleurs. De la même façon qu’un livre peut être adapté après moult ajouts et réécritures en scénario de film, les lettres sont les points de départ de leur cinéma de chansons. « C’est bien d’avoir des contraintes, note Julie. Ça nous a donné des idées de mélodies, d’arrangements, d’instrumentation pour ce qui est au fond le soundtrack de l’histoire. Toutes les flûtes que joue Anna Frances, par exemple. On pouvait aller autant dans l’easy listening que dans le rock de garage, le psychédélique ou la musique pop un peu space, et on s’est pas gênées. On a même poussé Vivianne à jouer du drum ! »

Histoire à suivre… Sinon Goldie And The Gingerbreads, The Shaggs, Fanny ou les fictives Carry Nations dans le film-culte Beyond the Valley of the Dolls (Russ Meyer, 1969), il y a peu de « groupes de filles » auteurs-compositrices-interprètes et musiciennes dans les années 1960. On est encore loin des Runaways, Go-Go’s et Bangles. « On s’est imaginé qu’on aurait pu jouer sur le stage du club où va Jackie », lâche Katrine comme on dévoile un petit secret. « Notre but dans tout ça, c’est le fun de s’offrir un trip hallucinant. » Cela s’entend… et se partage.

On imagine les fans des Hay Babies entrant dans le jeu. Julie Aubé pourrait s’ouvrir une boutique… « Ce serait mon rêve ! » Katrine aimerait, elle « lancer un trend où les gens se remettraient à s’écrire des lettres. C’est pas pareil, des lettres, c’est pas un texto. Surtout quand t’écris à la main. C’est un morceau de toi que tu mets sur la page blanche et que tu envoies. Si on reçoit des lettres, on va les lire sur scène, c’est sûr ».

Et le plus beau dans toute l’histoire, c’est qu’on n’en connaît pas la fin. « La dernière lettre qu’on a, Jackie est à Vancouver et elle écrit qu’elle veut traverser aux USA. » C’est le propos de la chanson très Louise Forestier 1969 intitulée En Californie. « S’est-elle rendue à San Francisco, à Los Angeles ? On sait pas ce qui lui est arrivé… » À suivre, donc ? « Peut-être », répondent Les Hay Babies à l’unisson.

Boîte aux lettres

Les Hay Babies, Simone Records. En vente dès le 28 février