Les Deuxluxes, exploser et s’exposer

Anna Frances Meyer et Étienne Barry
Valérian Mazataud Le Devoir Anna Frances Meyer et Étienne Barry

Deux humains, musiciens, guitare à la main, ne peuvent pas rester inchangés après avoir livré des centaines de concerts à travers le monde. Devant toutes sortes de gens, dans toutes sortes de conditions et de prédispositions. Et une fois la poussière retombée, les cicatrices font réfléchir.

Aussi colorés et aimables soient-ils, Anna Frances Meyer et Étienne Barry, du groupe rock Les Deuxluxes, sont passés par ce genre de tempête qui a laissé une empreinte forte sur leur tout nouveau disque, Lighter Fluid. Le couple à la vie comme à la scène a voulu faire exploser son approche musicale tout en s’exposant davantage comme personnes, voire comme citoyens.

« Chaque rencontre, chaque route, un test », chante Anna France Meyer dans Vacances Everest, une des deux chansons en français de ce nouveau disque des Deuxluxes, à paraître le 28 février.

Lighter Fluid, « c’est nous qui décortiquons nos expériences de vie, qui sont assez psychédéliques, veut veut pas ! explique la chanteuse. [Sur la route] on rencontre toujours une réalité contraire à la nôtre, on se fait tout le temps challenger notre point de vue sur le monde. On en sort comme des êtres humains plus riches, et on comprend de plus en plus c’est quoi notre petit apport dans le monde ».

La musique des Deuxluxes est depuis leurs débuts portée par une énergie mordante, efficace, un peu baveuse et exubérante. Lighter Fluid n’est certainement pas l’abandon de leur « esprit de rébellion », comme le dit Meyer. « Mais on n’a plus peur de s’exposer, maintenant. On avait le goût d’être superhonnêtes dans cet album-là. »

On sent une certaine prise de conscience contre les injustices — envers l’humain en général, d’une part, et envers la femme en particulier, de l’autre —, mais Les Deuxluxesse dévoilent de manière très personnelle également.

C’est qu’Anna France Meyer a traîné pendant des mois un mal mystérieux, une maladie chronique, qui la faisait souffrir. Mais qu’elle devait masquer pour afficher son plus beau sourire sur scène. « C’est dans l’ADN de l’album, quand t’es une femme dans le rock, tu dois avoir cette façade invincible, que j’ai cultivée, qui faisait partie de moi », dit l’ancienne chanteuse d’opéra.

La voluptueuse musicienne a aussi connu une importante perte de poids, ce qui a amené son lot de remises en question. « J’ai dû réapprendre comment exister dans mon corps. Je ne vais pas mentir, j’ai eu une dysmorphie pendant un bout, confie-t-elle. Je m’identifiais comme une personne plus large, j’assumais ça, et j’aimais ça. Tout d’un coup, tu ne te reconnais plus dans le miroir, le monde dans la rue ne te reconnaît plus. »

Elle touche maintenant du bois, la santé tient maintenant le coup depuis un mois et demi, juste à temps pour relancer la machine de Lighter Fluid.

Mystique

Le titre de leur deuxième disque évoque la combustion, l’explosion, la flamme, et tout ça se retrouve sur les musiques de ces 11 chansons parfois plus psychédéliques que ce à quoi Les Deuxluxes nous ont habitués.

« L’idée, c’était de prendre de la place, explique Étienne Barry, vêtu d’une délicieuse chemise ornée de licornes. On voulait écrire des tounes pour que ce soit vraiment joué à deux, avec la guitare baryton et la guitare ténor, pour qu’il ne manque rien. On voulait des compositions complètes, tant dans les fréquences que dans la musique. »

Le duo a composé des pièces où « il y a beaucoup de notes », sourit Anna Frances. « C’est toujours des backflips et des culbutes entre nous deux, un mélange pour que quand tu fermes les yeux, tu entendes un band. »

Et désirant mettre à profit leurs talents techniques, les deux musiciens ont aussi exploré différentes rythmiques, différentes gammes et différents modes. « Avec comme but que ça ne sonne pas nerdy », note Barry.

Il y a donc ici une tendance à l’exploration et aux envolées, comme l’indique aussi la pochette aux teintes mauves. Anna Frances note que plusieurs groupes québécois prennent le virage psychédélique ces temps-ci. « On veut s’exprimer avec ces sonorités-là qui nous inspirent, qui sont très vagues au fond, mais où il reste de la place pour retravailler, flipper, dénaturer. Le psychédélisme en tant que tel, c’est juste une palette de couleurs. »

Le son de ce disque, note le groupe, est aussi celui de leur « membre invité », c’est-à-dire l’église des Cantons-de-l’Est dans laquelle ils ont enregistré ces nouvelles chansons et qui avait une acoustique vraiment spéciale à leurs yeux.

« On est tombé amoureux de l’église, c’était viscéral, raconte Meyer. Elle était tout en bois, devait dater des années 1800, mais il y a des vitraux fleuris, flyés, très bizarres pour cette époque-là. On ne savait pas si ça marcherait avec nos gros amplis vintage, on a laissé ça à la chance et l’église a livré la marchandise. She blessed us. Non pour vrai ! »

La chance ou le risque étaient bien présents sur ce disque, ajoute Étienne. Car les prises se sont faites en live, les photos de la pochette ont été prises sur pellicule argentique. « C’est vif, honnête, et on voulait garder cette spontanéité-là dans tout ce qu’on a fait dans ce projet-là. »

Lighter Fluid

Les Deuxluxes, Bonsound. Disponible le 28 février.